Les acteurs de l’extrusion n’échappent pas aux transitions écologique et numérique qui s’imposent à toutes les filières industrielles. « Ils ont globalement pris en main les sujets environnementaux depuis 2018, incités par les donneurs d’ordres et les réglementations. La transition numérique les taraude également, car ils la considèrent comme une aide au pilotage, à la qualité et à la décision qui peut, in fine, faciliter la montée en compétences et les recrutements », commente Yves Schmitt, directeur des Relations clients au Centre technique industriel de la plasturgie et des composites IPC.
Le tout est de ne plus tarder à s’engager dans un processus pérenne et vertueux. « Il est impératif de mener une révolution à la fois écologique et numérique dès maintenant. Les industriels doivent accélérer les cadences pour compenser le retard pris en la matière », considère Maël Thirion Vallette d’Osia, chef de projet Innovation au sein de Silvadec. Pour ce faire, les extrudeurs peuvent activer plusieurs leviers. Le bilan carbone reste la première marche à franchir. Il fournit un état des lieux précis des différentes émissions de gaz à effet de serre. Pour se renseigner, les industriels peuvent consulter la Base Empreinte, la base de données publique officielle qui centralise les données d’impacts environnementaux de procédés similaires, et/ou se référer à l’Ademe ou à IPC notamment. Une fois réalisé, le bilan carbone sert à la définition d’un plan de transition adapté, mettant en relief les postes les plus émetteurs.
« Dans l’extrusion, il faut concentrer ses efforts sur la matière puisqu’elle est souvent responsable de près de la moitié des impacts carbone », assure Yves Schmitt. La matière, levier hautement stratégique Se montrer plus responsable et vertueux implique de mettre l’accent sur l’écoconception des produits en ayant recours à l’analyse du cycle de vie (ACV) qui évalue les répercussions écologiques depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la fin de vie des produits. Les extrudeurs peuvent, à ce titre, s’appuyer sur C3R’Impact, l’outil d’ACV dédié au secteur de la plasturgie et des composites. « Nous sensibilisons fréquemment nos membres à ce volet qu’ils ont tendance à appréhender, de prime abord, comme un centre de coût et non comme une valeur ajoutée qui va devenir un standard dans les années à venir ». C’était le cas dernièrement lors des rencontres IPC organisées à Alençon le 26 septembre 2024, une journée dédiée à la transition écologique et numérique dans les métiers de l’extrusion. L’intégration de plastiques recyclés ou biosourcés figure parmi les voies d’amélioration à envisager lors de la conception du produit. Substituer un kilogramme de matière vierge par un kilogramme de plastique recyclé contribuerait, par exemple, à diviser par deux l’impact carbone de la matière d’après Yves Schmitt. « Les extrudeurs se tournent plus massivement vers les plastiques recyclés qui se révèlent nettement moins coûteux et moins émetteurs en gaz à effet de serre, notamment en fin de vie grâce aux filières de recyclage et de revalorisation, que les biosourcés. Leur coût reste toutefois élevé, en moyenne 30 à 40 % plus cher que ceux du vierge. » Maël Thirion Vallette d’Osia partage pleinement ce point de vue. « Les plastiques biosourcées représentent trop de contraintes pour le moment pour les extrudeurs et leurs bénéfices tout au long de la chaîne de vie demeurent contestables ; le PLA ne s’étant finalement pas révélé biodégradable en condition domestique par exemple. »
IPC Se tourner vers des matières résolument plus vertueuses est le choix opéré par Silvadec. Ce fabricant de terrasses, clôtures et façades composites s’efforce de réintégrer les rebuts et déchets de fabrication dans son process pour allonger la durée de vie des matières existantes. La totalité de la matière bois est issue des déchets des scieries environnantes. Pour verdir le plastique que nécessite son activité, Silvadec a investi dans la création d’une usine de traitement des déchets post-consommation, baptisée Heuliad Environnement et basée à Vannes – soit à moins d’une trentaine de kilomètres de son siège pour minimiser l’impact de la logistique. Son ouverture est prévue dans le courant du premier trimestre 2025. « À terme, elle produira 12000 tonnes de plastiques recyclés à l’année, couvrant ainsi l’intégralité de nos besoins », avance Maël Thirion Vallette d’Osia.
Acquérir ce type de matières nécessite souvent de remettre en question la politique d’achats de l’entreprise. « Il faut généralement s’appuyer sur plusieurs fournisseurs afin de s’assurer des quantités suffisantes. C’est un facteur limitant qu’il faut savoir maîtriser en anticipant et en suivant les stocks », admet Yves Schmitt. Aussi nécessaire et bénéfique soit-il, le choix de la matière n’est pas l’unique élément à prendre en compte pour s’inscrire dans une approche d’économie circulaire. L’optimisation topologique reste importante. Elle permet de diminuer la quantité de matière autant que faire se peut, en utilisant le « juste nécessaire » selon les contraintes des applications. « Il faut également veiller à ce que l’usage ne soit pas raccourci par l’emploi de matières recyclées et que la fin de vie soit assurée, au risque sinon, d’entacher l’ACV », ajoute Yves Schmitt. Le pôle Innovation de Silvadec doit justement obtenir la lidation technique de l’utilisation du plastique recyclé à hauteur de 25 % au sein de ses gammes. « Elle devrait être imminente, dans la mesure où les lames issues de la production avec ce type de plastique répondent à nos critères qualité. Leur commercialisation devrait débuter courant 2025. Nous espérons faire grimper cette part à 50 % d’ici à 2027 et à 100 % d’ici à 2030 », précise Maël Thirion Vallette d’Osia.
Quand le numérique intervient en renfort
Les industriels doivent apprendre à composer avec les instabilités matières notamment. « Intégrer 25 % de plastiques recyclés dans la composition de nos produits n’engendre que très peu d’impacts sur la matière, et donc peu de changements sur le cycle. Au-delà de 50 %, on observe en revanche une réelle dégradation de la matière, nous amenant à investir en recherche & développement pour pallier cette contrainte. C’est sur les profils techniques que nous rencontrons le plus de difficultés ». Le groupe réfléchit à s’appuyer sur l’outil Rheplace qui a pour ambition d’augmenter et de maximiser le taux de matières recyclées grâce à un système de contrôle en ligne de la variabilité rhéologique de la matière lors du compoundage. « C’est une option que nous explorons et qui nous permettait d’atteindre un indice de fluidité matière constant. Pour ce faire, il nous faudrait d’ores et déjà investir dans une compoundeuse ».
Effectivement, le numérique peut apporter sa pierre à l’édifice, participant à soutenir la révolution écologique, aidant au réglage et suppléant l‘opérateur dans certaines situations. Il peut être un moyen pour répondre en partie aux problématiques de compétences facilitant les recrutements. « Les transitions écologique et numérique peuvent se rejoindre et se compléter; le numérique pouvant aider à piloter les machines, à stabiliser les process mis en place et à maîtriser la variabilité de la matière recyclée, en capitalisant sur l’expérience et en se reposant sur des dispositifs auto-apprenants », considère Yves Schmitt. Prochainement, les extrudeurs pourront notamment s’appuyer sur la solution logicielle SynQBox E développée par IPC pour l’extrusion.
IPC Pluggable et rapidement paramétrable, cette application vise à offrir à l’industriel une introspection sur ses données, lui permettant d’en déduire les indicateurs de performance optimaux. « En bêtatest chez des industriels volontaires, elle pourrait être commercialisée d’ici à fin 2025 », informe Yves Schmitt. Plus largement, la révolution du numérique conduit les industriels à investir dans des machines de dernière génération pourvue des nouvelles technologies garantissant l’accès à la data ou, pour limiter les coûts, d’upgrader les machines de leur parc. Pour réduire la facture, ils peuvent déposer un dossier Ormat. Lancé par l’Ademe pour encourager la réincorporation de six matières premières de recyclage, ce dispositif soutient financièrement des projets lors des phases de diagnostics, notamment pour consolider des choix techniques ou d’investissement. Ayant amorcé sa transition numérique, le groupe Silvadec vient de lancer une étude pour automatiser la qualité. « Nous ambitionnons d’optimiser la collecte des données afin d’atteindre les fondements de l’usine 4.0, avec l’automatisation de la qualité et du chargement et l’interconnectivité des machines », anticipe Maël Thirion Vallette d’Osia.



