Eaux en bouteille : les « 3R » coulent de source

Si le PET reste le standard du marché, les minéraliers s’efforcent de concilier marketing et enjeux environnementaux.

Rayon Eaux, U, St Sébastien s/ Loire
Réduction, recyclage et réemploi sont au cœur des stratégies des minéraliers.

D’un côté, une crise de confiance provoquée par un scandale industriel et la dissimulation de certaines pratiques, ainsi que par la présence de particules de plastique dans presque toutes les ressources aquatiques partout dans le monde. De l’autre, des attaques continues de la part d’associations environnementales, assorties d’images de fonds marins jonchés de déchets plastique : le magazine Reporterre dénonce « le business mortifère des bouteilles d’eau » tandis que Zero Waste France s’insurge contre « une aberration sanitaire et environnementale » et l’accaparement d’un bien commun, pour un prix 100 à 400 fois supérieur à celui de l’eau du robinet. Résultat : en France, le marché de l’eau conditionnée, mature s’il en est – 86 % de la population en consomme en bouteille, pour une moyenne de 135 l par an et par habitant –, s’en trouve relativement déstabilisé. Il repart pourtant à la hausse depuis le début de l’année grâce à une météo très clémente et au rebond de la consommation.

Ce contexte, que l’essayiste Raphaël Llorca, auteur de l’étude La France des eaux en bouteille pour la Fondation Jean-Jaurès, début 2025, qualifie de « sorte d’injonction contradictoire permanente, entre praticité et conscience écologique, entre usage unique et pollution à long terme, entre plaisir et responsabilité », ne remet pas en cause le marketing de l’eau autour de la pureté, de la naturalité et de sa dimension vitale. S’y ajoute une tendance de fond chez les principaux minéraliers : la stratégie de la réduction, du recyclage et du réemploi, soit les « 3R ».

Développements rupturistes

Cependant, la période très riche en développements plus ou moins « rupturistes » censés préfigurer les emballages de demain, nécessairement beaucoup plus vertueux sur le plan écologique, est terminée : notamment, chez Nestlé Waters et Danone eaux, une bouteille Evian de 40 cl sans étiquette en 2020, Evian (re)new, le concept de recharge Vittel Go et une bouteille hybride Vittel en 2021, la fontaine Evian comme à la source en 2022… Après tout, « le marché est assez exemplaire en matière d’écoconception et de circularité des emballages », rappelle-t-on chez Sources Alma. Julian Schmitt, responsable marketing de Spadel France (marques Wattwiller et Carola), l’explique aussi par la contrainte du prix.

L’heure est donc au pragmatisme, les eaux plates nature – qui pèsent 84 % de 8,8 milliards de litres et 68 % des 2,7 milliards d’euros de ventes en grande distribution (GMS) – concentrant les efforts des marques. Face à l’objectif de réduction de 50 % des bouteilles mises sur le marché d’ici à 2030, inscrit dans la loi Antigaspillage pour une économie circulaire (Agec), les acteurs travaillent d’abord sur le premier « R ». Ils ont commencé par l’allègement, bien que l’exercice semble atteindre ses limites techniques aujourd’hui. Dans ce domaine, la marque championne est incontestablement le numéro un des ventes, Cristaline. « Le poids des bouteilles a été divisé par deux en 30 ans, il s’élève à moins de 13 g par litre », indique Sources Alma. « Mais il faut conserver la praticité ainsi que la qualité du contenant et du contenu, insiste Valérie Lanne, responsable RSE de Nestlé Waters France. Pas question de risquer, par exemple, une ovalisation lors de la palettisation, où que la bouteille se trouve, ou encore l’enfoncement du pied ou du col par une insuffisance de matière ! »

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Aussi, les grands formats sont-ils désormais encouragés. Danone avait lancé le mouvement en 2019 avec la fontaine Volvic 8 l, puis celle d’Evian 6 l en 2021, à 100 % en polyéthylène téréphtalate recyclé (rPET) de surcroît. « Nous réduisons de 40 % la quantité de plastique nécessaire par rapport au format 1,5 l », expose Elizabeth Lazuttes, responsable RSE de Danone France. Ses concurrents, y compris les marques de distributeurs (MDD), lui ont emboîté le pas : une bonbonne Cristaline de 8 l chez Sources Alma, un bidon de 6 l pour Vittel… Toutefois, le décollage est lent : d’après Circana, ces contenants ne représentent que 3,6 % des volumes dans les ventes d’eau plate en GMS. « Certes, cela implique de nouvelles habitudes de consommation, admet Valérie Lanne, mais en Espagne, ces formats pèsent 30 % du marché. Alors pourquoi pas en France ? »

Production de bonbonnes Vittel 8 lDanone Eaux France
Production de bonbonnes Vittel 8 l Production de bonbonnes Vittel 8 l

Pour sa part, Wattwiller a opté pour une caisse-outre de 5 l. Elle aussi fait économiser 40 % de plastique par rapport à une bouteille de 1,5 l et abaisse l’empreinte carbone de 60 %, selon Julian Schmitt. « C’est également un levier pour recruter des consommateurs qui ne fréquentaient plus le rayon », observe-t-il. D’autres mentionnent de nouveaux usages comme la consommation au verre, le remplissage des gourdes, l’utilisation en cuisine…, en parfait substitut de l’eau du robinet ! Pourtant, la solution peine à convaincre en raison de l’association du carton et des plastiques – de la poche et du robinet –, qui serait préjudiciable à son bon recyclage. « D’après nos remontées, les consommateurs perçoivent la caisse comme un emballage inutile, qui les empêche de voir le produit de surcroît », signale Valérie Lanne. Évidemment, le cartonnier Smurfit Westrock réfute l’argument du tri, d’autant qu’il vient de lancer l’EasySplit Bag-in-Box, avec une ouverture facile« qui permet de séparer l’outre du carton en un seul geste, de façon intuitive ».

Ces grands formats n’en restent pas moins assez difficiles à manipuler et à transporter. C’est pourquoi Bonneval Waters a imaginé, avec sa filiale Merci Walter, un système de livraison à domicile de ses cubes de 5 et 10 l – soit jusqu’à 80 % de plastique en moins par litre, suivant les fondateurs du groupe – pour des clients dotés de la fontaine ad hoc. En complément, sa marque Roche claire propose aussi une caisse-outre de 5 l en GMS : en espérant que le consommateur en comprenne l’usage, comme pour le vin, et qu’il lui assure le même succès. Et ce, sans risque de détrôner « les contenants classiques, de 50 cl à 1,5 l, qui offrent des fonctionnalités plus adaptées aux attentes », estime Sources Alma.

Cibler les jeunes

Le recours aux briques, aux canettes ou, parfois, aux bouteilles en aluminium participe de cette perspective de réduction, voire de remplacement du PET. Pour les petits formats nomades que sont les boîtes-boissons, historiquement associées à Perrier, puis Maison Perrier, et récemment employées par Cristaline et des start-up telles que la Compagnie des Pyrénées (Eau neuve) ou Bonneval Waters, l’enjeu est surtout de cibler les jeunes. « Des alternatives d’opportunité, qui sont des réponses moins performantes en matière d’impact environnemental : elles contiennent malgré tout du plastique pour assurer l’étanchéité et leur recyclabilité est moins bonne », juge Sources Alma. D’aucuns pointent encore l’opacité de ces contenants, ce qui agace Sébastien Crussol, cofondateur et directeur général de la Compagnie des Pyrénées : « C’est un vrai plus, car la lumière et la chaleur sont deux ennemis importants de l’eau. » Lui qui cherche à « développer les contenants les plus responsables possible » reconnaît néanmoins la supériorité du PET, « peu cher et facile à recycler ».

Marché des conditionnements de l'eau en GMS
Marché des conditionnements de l'eau en GMS Marché des conditionnements de l'eau en GMS

Ces actions sont conjuguées au « R » du recyclage et à l’intégration croissante de rPET dans les bouteilles, eux-mêmes liés à l’objectif fixé par la réglementation européenne sur les emballages et déchets d’emballages (PPWR) de 100 % de contenants conçus pour être valorisés à l’horizon 2030. Une démarche à la fois indispensable pour limiter l’utilisation de plastique vierge d’origine fossile, et logique : le cœur du marché demeure extrêmement dominé par les bouteilles en PET (voir ci-contre), et celles de 1,5 l au premier rang d’entre elles, qui s’octroient plus de 40 % du segment. En outre, la filière s’appuie sur une analyse de cycle de vie (ACV) sectorielle de la Maison des eaux minérales naturelles (MEMN) et du Syndicat des eaux de sources et des eaux minérales naturelles (SESEMN), menée en 2022, qui attribue le meilleur score à la bouteille en PET, avec 20 % de rPET, à l’impact carbone inférieur de 55 % à celui d’une bouteille en verre réemployable, par exemple.

Parmi les grands noms du secteur, le taux de matière recyclée dans l’ensemble des gammes oscille entre 30 et 55 % et il ne cesse de croître. Sources Alma se distingue toutefois en étant la seule entreprise à intégrer le recyclage, avec trois sites de production de rPET : deux en France et un en Belgique. Quant à Danone eaux, il évoque, entre autres, l’incorporation de rPET dès 2008 et l’abandon de la couleur au profit de la transparence sur la marque Badoit afin de favoriser la recyclabilité des bouteilles. Mais « l’efficacité de cette boucle fermée, de bouteille à bouteille, passe par l’amélioration de la collecte, pour augmenter le gisement de la ressource disponible », souligne Elizabeth Lazuttes. Tous, dans une belle unanimité, militent par conséquent pour l’introduction d’une consigne mixte pour recyclage et réemploi dans l’Hexagone. « Donner de la valeur à l’emballage est essentiel pour répondre à cet enjeu de circularité », résume Valérie Lanne.

Expérimentation ReUse

La troisième voie consiste précisément dans le réemploi, le dernier « R », incontournable en raison des objectifs de 10 % d’emballages réutilisables assignés par la loi Agec et le règlement PPWR d’ici à 2030. De ce fait, place à la bouteille en verre, même si des prototypes en PET sont mis à l’essai par Citeo notamment, avec Sidel. L’opération qui retient ici l’attention de tous les metteurs en marché est l’expérimentation ReUse pilotée par Citeo depuis juin 2025 dans le nord-ouest de la France, dans un bassin de 16 millions de consommateurs. Danone eaux, qui était déjà partenaire de Loop et de Carrefour, se félicite de ce passage à grande échelle et propose deux références en verre consignées d’Evian et de Badoit ; « Après beaucoup d’initiatives éparses, il faut consolider les forces pour harmoniser et mutualiser le système », constate Elizabeth Lazuttes. Cependant, le groupe français ne va pas jusqu’à la standardisation et explore des options de PET réemployable, dont l’impact environnemental pourrait être plus optimal. De son côté, Nestlé Waters, également engagé un temps sur la plate-forme Loop avec les marques Vittel et San Pellegrino, et partie prenante d’un consortium en Île-de-France avec Vittel et Perrier, est candidat à ce déploiement : « Le montage des flux logistiques, informatiques et financiers est un vrai challenge en interne, confie Valérie Lanne. Le "business model" reste compliqué, avec encore des inconnues. » En revanche, Sources Alma se montre réservé : « C’est une solution complémentaire au recyclage », mais qui, pour le moment, « ne parvient pas à présenter une alternative compétitive, économiquement viable », fait savoir l’entreprise, plus que jamais partisane de la bouteille en PET recyclable et très attentive au taux et au délai de retour des contenants pour se déterminer. Eau neuve n’a pas ces hésitations et, après avoir commencé par la réutilisation en gourdes de ses bouteilles refermables en aluminium, se prépare à proposer une version consignable de 75 cl. En ce qui concerne Spadel, comme le dispositif est éprouvé en Alsace, le groupe belge a relancé sa marque Carola sur le créneau. « Mais c’est un outil de circuit court, dont la clé est l’équipement des points de vente et la logistique », analyse Julian Schmitt. Un obstacle surmonté localement puisque les retours sont supérieurs à 90 %. « Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de solution parfaite en termes d’emballage, considère Elizabeth Lazuttes. Il faut en combiner plusieurs, en fonction des besoins et des situations », Danone privilégiant celles « à fort potentiel et à grande échelle », « circulaires et bas-carbone », compte tenu de son positionnement et de son ambition – réalisée à 86 % à ce jour – d’atteindre les 100 % d’emballages recyclables, réemployables ou compostables en 2030. Et de préciser être en veille sur le vrac, « sous certaines conditions de process » et l’évolution des grands formats. Nestlé Waters souligne aussi les efforts accomplis sur les emballages secondaires et tertiaires : en particulier la réduction de l’épaisseur des films de fardelage – préférés au carton – et de banderolage. La Compagnie des Pyrénées, qui espère entrer bientôt en GMS, mise beaucoup sur les contenants en aluminium, légers et recyclables à l’infini. De plus, l’entreprise promet de surprendre, prochainement, dans le vrac, « avec une nouvelle technologie ». Les fabricants d’emballages plastique, eux, planchent sur la suppression de la couleur des bouchons, pour générer des économies dans les contrôles liés à la sécurité sanitaire et favoriser leur recyclabilité. L’un des 3R, toujours.

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