La bouteille d’eau comme « objet social total » : voilà un constat totalement partagé de longue date par Emballages Magazine. Réalisée avec le concours d’Ipsos, une étude de mars 2025 de la Fondation Jean-Jaurès livre, sous la plume de Raphaël Llorca, une passionnante analyse de « la France des eaux en bouteille ». De cette plongée économique, géographique et sociologique, il ressort plusieurs enseignements dont la « fracture de la potabilité » comme enjeu politique. « Comment interpréter qu’il y ait vingt points d’écart de consommation d’eau quotidienne en bouteille entre la Nouvelle-Aquitaine (44%) et la Normandie (64%)? Certainement pas par une opposition entre « France des villes » et « France des champs » : dans les faits, la proportion de consommateurs journaliers d’eau en bouteille ne varie quasiment pas selon le degré d’urbanité », explique Raphaël Llorca. En revanche, Ipsos permet « d’avancer une autre interprétation : la carte de France des consommateurs d’eau en bouteille correspond, en creux, à celle des défiants de l’eau du robinet qui n’est autre que la principale alternative pour les consommateurs d’eau ».
Scandale
Sous cet éclairage, le scandale Perrier (Nestlé) n’en est que plus révélateur. Depuis la création de ce marché au XIXe siècle, les eaux minérales dites naturelles ont toujours mis en avant la « pureté originelle » comme source de bienfaits et avantage concurrentiel. Afin de contrer des pollutions répétées de sa source de Bouillens, Nestlé en est néanmoins venu, avec l’assentiment caché des pouvoirs publics et de la présidence de la République, à installer des traitements et des technologies de filtration interdits, sans l’indiquer... De rapports parlementaires en expertises techniques, en attendant les décisions de justice, notamment pour tromperie, l’avenir du site de Vergèze (Gard) est dorénavant sous la double menace du maintien ou du retrait de la qualification d’eau minérale « naturelle » et de la fermeture de la verrerie. En effet, le verre est sérieusement chahuté par les autres conditionnements : bouteilles et bonbonnes en polyéthylène téréphtalate (PET), canettes métalliques, briques en carton pour liquides alimentaires (ElA) et autres caisses-outres.
Sécurité
Maire de la commune où est né Perrier en 1903, d’une source identifiée en 1863, Pascale Fortunat-Deschamps a même invité Jérôme Bonet, le préfet du Gard, à tenir compte de « l’impératif de concilier les exigences de sécurité sanitaire avec la nécessité de préserver l’emploi ». Soit quelque 1 200 postes directement en cause. Le terme est lâché : « Exigences de sécurité sanitaire ». Nestlé semble avoir choisi son camp avec le lancement de Maison Perrier, une « boisson » qui ne répond pas aux obligations de « pureté originelle ». L’eau peut donc être traitée. Durant le tournoi de tennis de Roland-Garros qui se tenait du 19 mai au 8 juin 2025, le téléspectateur malicieux aura bien noté que Nestlé faisait la promotion de Maison Perrier à la télévision et de Perrier sur les terrains. Une entreprise « entre deux eaux » en somme. Autant dire que l’ambiance n’est pas au beau fixe au sein de la Maison des eaux minérales naturelles (MEMN), avec, aux manettes, trois poids lourds aux positions divergentes : Danone, Nestlé et Sources Alma. La multiplication des pleines pages de publicité traduit sans aucun doute l’âpreté des débats.
Nécessité
« Si les bouteilles d’Hépar sont sûres d’un point de vue sanitaire, leur appellation est temporairement susceptible de ne pas être conforme à la réglementation des eaux minérales naturelles selon l’administration » : adressée aux consommateurs, une telle formule en dit long sur la bataille en cours. Tiraillé entre les prix agressifs de la grande distribution et le luxe insolent pour consommateurs fortunés, le marché de l’eau s’apprête à vivre une mutation majeure en basculant du plaisir à la nécessité. De nombreux acteurs se positionnent sur le segment de la filtration en combinant réemploi, fontaines ou carafes. Sous haute surveillance des pouvoirs publics (dans ce cas?), avec les «3R» de la réduction, du réemploi et du recyclage comme outils, il est également structuré par au moins quatre textes : la directive relative aux plastiques à usage unique (SUP), avec son désormais fameux bouchon « attaché »; la loi Antigaspillage pour une économie circulaire (Agec); le règlement sur les emballages et les déchets d’emballages (PPWR) ; la directive européenne 2020/2184 sur les eaux destinées à la consommation humaine (EDCH). Pour faire simple : l’eau « potable » et sans composés perfluoroalkylés ou polyfluoroalkylés (PFAS). Nul doute que les technologies de conditionnement ont un rôle déterminant à jouer afin de réduire la « fracture de potabilité ».



