Mission accélération. L’industrie, qui représente 20% des émissions de gaz à effet de serre (GES) en France, devra amplifier sa décarbonation pour atteindre les objectifs fixés par la stratégie nationale bas carbone: réduire de 81% ses émissions entre 2015 et 2050. La crise énergétique européenne qui fait de la sobriété une priorité pourrait l’y inciter, même si elle risque aussi de limiter ses capacités d’investissement.
La tendance haussière du prix de la tonne de carbone, qui tourne aujourd’hui autour de 80 euros sur le marché européen, devrait faire bouger les lignes de manière durable. D’autant que cette hausse devrait être soutenue par l’accélération de la suppression des quotas gratuits, décidée par le Conseil et le Parlement européens le 18 décembre dernier.
La cimenterie en première ligne
«C’est le moment pour les industriels de se saisir collectivement de l’efficacité énergétique et de la décarbonation pour réindustrialiser durablement la France», estime Christophe Debard, le président de l’Alliance industrielle pour la compétitivité et l’efficacité énergétique (Allice). En première ligne, neuf secteurs énergo-intensifs (aluminium, ammoniac, acier, chlore, ciment, éthylène, papier-carton, sucre, verre) responsables des deux tiers des émissions de l’industrie française. Ils se font aujourd’hui accompagner par l’Agence de la transition écologique (Ademe) pour élaborer des plans de transition sectoriels avec des actions adaptées. Le secteur du ciment est le premier à s’en être doté en 2021.
Industrie & Technologies Les autres industries sont elles aussi appelées à se mobiliser, de multiples façons. «Les émissions de GES sont liées aux procédés et aux utilities industrielles [air comprimé, vapeur, systèmes motorisés, éclairage, chauffage…, ndlr]. Pour les réduire, il faut agir simultanément sur différents gisements», expose Adeline Pillet, la coordinatrice du pôle Industrie 2050 de l’Ademe.
Ces gisements sont l’efficacité énergétique (65 térawattheures d’économies potentielles dans l’industrie lourde), la récupération de chaleur fatale (109,5 TWh de chaleur rejetée), l’électrification des procédés (42 TWh de combustibles substituables), l’intégration d’énergies renouvelables, l’utilisation de matières alternatives et la capture du CO2.
Certains dispositifs publics peuvent aider les industriels à réaliser les investissements nécessaires. Un fonds de décarbonation de l’industrie, piloté par l’Ademe entre 2020 et fin 2022 et doté de 1,2 milliard d’euros, a notamment soutenu la transformation des procédés et des utilities de 98 industriels, avec une réduction de GES de 17% en moyenne par site.
Industrie & Technologies Décarbonatation : réaction chimique de transformation du carbone contenu dans des carbonates (par exemple, le calcaire) en CO2 sous l’effet de la chaleur
Innover et investir
La recherche de sobriété s’appuie sur la R&D et la stimule, qu’il s’agisse de développer les technologies de valorisation de la chaleur fatale, de concevoir des outils de gestion optimisée de l’énergie ou de déployer des innovations de rupture dans l’industrie lourde. «L’industrie a besoin de nouvelles technologies pour dépasser ses performances actuelles de décarbonation. Nous finançons en ce sens des démonstrateurs industriels», précise Adeline Pillet. Dans le cadre du plan France 2030, l’Ademe dispose d’un budget de 5,6 milliards d’euros entre 2022 et 2026 pour accompagner des entreprises engagées dans une démarche durable. Sur cette enveloppe, 600 millions sont dédiés à l’innovation pour une industrie bas carbone.
Avec un gisement estimé à 36% de la consommation de combustibles, la récupération de chaleur fatale fait partie des solutions applicables par tous les secteurs pour utiliser moins de gaz. En plus de technologies matures d’échangeurs, le développement des pompes à chaleur innovantes à haute température permettra de répondre aux besoins de chaleur industrielle à plus de 100°C.
«Aujourd’hui, de nombreux leviers technologiques existent pour produire plus sobre et décarboné. Chaque industriel doit les identifier en fonction des opportunités de son site. Mais au préalable, la réalisation d’un audit énergétique est indispensable. Il est obligatoire depuis 2015 pour les grandes entreprises et sera élargi en 2024 à toutes celles consommant plus de 10 térajoules par an», prévient Marina Boucher, la coordinatrice du pôle Industrie 2030 de l’Ademe.



