La logique économique actuelle paraît difficilement compatible avec la décarbonation de l’industrie. Est-ce que cela change ?
Les investissements étaient auparavant guidés par le seul ROI [retour sur investissement, ndlr], mais aujourd’hui, même s’il reste crucial, la conviction de l’urgence et de l’impératif de la décarbonation a pris le dessus. Nous ressentons, chez nos clients, l’importance stratégique de tester les technologies pour être en mesure d’investir rapidement pour se transformer. Et ce sans avoir forcément bouclé l’équation économique. Il y a une sorte de pari sur le fait que cette équation sera bouclée, que ce soit via des pénalités, des subventions ou le coût du CO2. La tonne de CO2 vaut entre 70 et 90 euros ces temps-ci. On devrait vite arriver à 100 euros, une valeur qui rentabilise nombre d’investissements pour la décarbonation.
De quelles solutions technologiques disposent aujourd’hui les industriels ? Faut-il des innovations de rupture ?
Quantités de briques technologiques ont déjà été développées. Elles étaient restées peu utilisées car elles n’offraient pas un ROI suffisant, mais peuvent être déployées dès maintenant. Avec toutes les solutions que Fives propose, il est possible de réduire de moitié l’empreinte carbone d’une cimenterie ! S’il y a un besoin de rupture, c’est plutôt dans les volumes. Prenez l’hydrogène, la demande d’équipements explose pour sa production, sa liquéfaction, son transport... L’enjeu n’est pas tant d’inventer de nouvelles technologies que de produire ces équipements en masse.
Réduire les émissions des cimentiers de 50%, c’est beaucoup, mais pas suffisant pour s’inscrire dans un scénario à 2°C…
Pour aller au-delà, il faudra effectivement recourir à la capture et au stockage du carbone. Mais commencer par déployer ce qui existe permet un gain majeur. Il faut être très pragmatique. Il n’est pas question, financièrement et techniquement, de démanteler ou de remplacer intégralement le parc industriel existant. Donc si l’on veut avancer, il faut prendre en compte les contraintes de l’existant. À une solution parfaite sur le papier mais qui ne trouvera pas preneur parce que les industriels ne seront pas en mesure de la mettre en œuvre, je préfère une solution moins idéale mais qui, parce qu’elle correspond à ce que nos clients peuvent investir, intégrer dans leurs process et maîtriser avec leurs compétences, sera adoptée et permettra d’avancer. C’est, comme Fives le fait toujours, en innovant avec les industriels qu’on y arrive.
Peut-on encore se contenter de petits pas ?
D’abord, il ne s’agit pas de petits pas pour les industriels. Ensuite, c’est très bien de se placer dans un schéma à 2035 ou 2050, mais que fait-on d’ici là, tant qu’il n’y a pas assez d’électricité renouvelable, d’hydrogène et de biocarburants pour couvrir tous les besoins de l’industrie ? Prenez l’exemple des verriers. Remplacer leurs fours à flamme par des fours électriques – une rupture pour eux – réduirait fortement leurs émissions. Nous, nous travaillons sur une solution bi-énergie flexible, qui permet de fonctionner avec un ratio électricité-gaz variant de 10 à 80%. De sorte qu’un verrier pourra passer progressivement à l’électrique au fur et à mesure qu’il réussira à s’approvisionner en électricité décarbonée. On est dans une phase de transition. De telles solutions hybrides sont nécessaires.
L’attention donnée au CO2 ne risque-t-elle pas d’occulter les autres enjeux environnementaux ?
Je trouve que l’ensemble des dynamiques qui sont à l’œuvre aujourd’hui sont plutôt cohérentes. Ce qui est intéressant, c’est que le niveau de communication est élevé sur ces sujets et que l’opinion publique, au sens large, est éclairée. Elle joue un rôle d’aiguillon et de rempart. Ingénieristes et industriels savent que s’ils améliorent un aspect environnemental au détriment d’un autre, ils se feront rattraper. Je trouve cela plutôt sain, et Fives a toujours eu cette approche consistant à considérer l’ensemble des impacts de ses solutions.



