Le groupe français Idemia est discret et pourtant incontournable dans le secteur du paiement et de la biométrie. En croissance depuis sa création en 2017, il a dévoilé de bons résultats pour 2023. En parallèle, le groupe annonce ce 2 février la division de ses activités en trois entités distinctes. Après une tentative de vente annulée au printemps 2023, des rumeurs font état d'une nouvelle stratégie de vente par bloc de l'entreprise.
Cartes bancaires, biométrie… Pourquoi Idemia est en forte croissance ?
Si vous ne connaissez pas Idemia, retournez votre carte bancaire : il y a de fortes chances pour que son nom y figure. Peu connu du grand public, ce groupe français de près de 15 000 salariés a été bâti par le fonds d’investissement états-unien Advent International grâce à plusieurs rachats dans les années 2010. En 2011, ce dernier a mis la main sur Oberthur Technologies, la filiale du groupe breton du même nom spécialisé dans la conception et la fabrication de moyens de paiement comme les cartes bancaires. En 2016, c’est Safran Identity & Security, spécialisé lui dans la biométrique qui est passé sous son contrôle. Les deux entités ont finalement donné naissance au groupe Idemia en 2017. Actionnaire minoritaire, Bpifrance possède à l'heure actuelle 2,24% des parts.
Héritier de nombreux contrats et technologies, le groupe indique fournir des services à 2400 entreprises dans plus de 180 pays dans le monde. En parallèle, Idemia se revendique également comme le plus grand fournisseur mondial de systèmes biométriques pour les forces de l’ordre avec un portefeuille de 600 organisations gouvernementales clientes. Parmi les technologies emblématiques d’Idemia, on retrouve les portiques de contrôle automatisé aux frontières. Ces appareils qui se multiplient permettent de vérifier l’identité des voyageurs dans les aéroports en comparant leurs passeports avec leur identité réelle grâce à la reconnaissance faciale. En Afrique, l’entreprise fournit des systèmes de reconnaissance d’empreintes digitales à plusieurs Etats pour vérifier l’identité des votants lors des élections.
Selon des documents internes que L’Usine Nouvelle a pu consulter, la rentabilité d’Idemia est en hausse constante depuis sa création. Entre 2017 et 2022 son Ebitda (bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement ndlr) est passé de 13,1 à 21% de son chiffre d’affaires. La période post-Covid a marqué une accélération pour le groupe avec une augmentation de sa rentabilité de 40% entre 2021 et 2022 contre «seulement» 11% attendus par la direction. Si une partie est de cette hausse est liée à la dépréciation de l’euro par rapport au dollar durant la période, Idemia a largement profité de la hausse des prix de ses produits et services. «Après la pandémie de Covid-19 il y a eu la crise des semi-conducteurs, indique à L'Usine Nouvelle une source en interne. Le groupe a fait le choix de payer plus cher les fondeurs pour assurer son approvisionnement face aux groupes automobiles.Cette stratégie a été payante parce que grâce à ces composants nous pouvons proposer des produits à plus forte valeur ajoutée et donc plus chers.»
Dans le même temps, les documents que nous avons pu consulter indiquent que les bons résultats du groupe sur la période proviennent également de l'optimisation de ses process et de la diminution de ses frais de personnel «malgré une hausse des effectifs et des rémunérations variables».
La dynamique se poursuit en 2023. Le Groupe Idemia a enregistré un chiffre d’affaires de près de 2,9 milliards d’euros et un Ebitda de plus de 630 millions d’euros selon ses chiffres non audités présentés le 2 février.
Pourquoi le groupe se réorganise aujourd’hui en trois entités ?
Idemia annonce ce 2 février une séparation de ses activités en trois blocs pour «simplifier ses opérations et de renforcer son orientation clients.» L’objectif du groupe est de faire de chacune d’elle le «leader sur son propre segment de marché.» Le groupe indique que chacune sera dotée des «moyens nécessaires» pour accélérer «sa croissance future». Contacté par L’Usine Nouvelle Advent International n’a pas souhaité détailler l’opération.
Baptisée Idemia Secure Transactions (IST) la première division regroupe des services liés à la cryptographie avancée, la fabrication de cartes bancaires, des solutions paiement ou liées à la 5G. Elle regroupera 10 000 salariés dans plus d’une cinquantaine de pays. C’est Philippe Oliva, ex-directeur général adjoint d’Atos et directeur-général d’Eviden qui a pris sa tête le 22 janvier dernier.
La seconde division prend le nom d’Idemia Public Security (IPS), elle regroupe les équipes liés aux systèmes pour les contrôles d’identité biométriques. Elle compte 3 800 salariés et est dirigée par Matthew Cole, ex-vice président de l’activité Identité et Sécurité Publique d’Idemia. Enfin la troisième entité baptisée Idemia Smart Identity (ISI) est en charge des documents d’identités que conçoit et fabrique le groupe pour des dizaines de gouvernements dans le monde. Elle regroupe 1880 salariés dans 40 pays et est dirigée par Antoine Grenier, ex-vice-président pour la zone Europe de l’activité Identité et Sécurité Publique d’Idemia.
En France, la dizaine de sites que compte le groupe devrait logiquement se répartir entre les trois nouvelles entités. Parmi eux l’on compte plusieurs structures de R&D à Saint-Etienne du Rouvray (Seine-Maritime), Osny (Val d’Oise), Sophia-Antipolis (Alpes-Maritimes), Meyreuil (Bouches-du-Rhône), Pessac (Gironde), deux sites liés aux cartes bancaires à Vitré (Ille-et-Vilaine) ainsi qu’à Fontaine-lès-Dijon (Côte d’Or). Enfin le siège du groupe se trouve à Courbevoie.
Un démantèlement est-il à craindre dans un avenir proche ?
Un démantèlement n'est pas à craindre dans l’immédiat selon les sources qu’a pu interroger L’Usine Nouvelle. En mars 2023, Les Echos avaient annoncé la volonté d’Advent International de se séparer du groupe. Un message interne adressé le 21 avril par Pierre Barrial, PDG d'Idemia et consulté par L’Usine Nouvelle le confirme. Des fuites indiquaient qu’Advent international aurait souhaité tirer 5 à 6 milliards d’euros de l’opération après avoir acquis Oberthur Technologies pour 1,15 milliard d’euros en 2011 puis Safran Identity & Security pour 2,4 milliards d’euros en 2016. Finalement, le PDG avait indiqué à ses salariés qu’Advent International a décidé de «stopper le processus à cause de conditions de marché défavorables».
En janvier 2024, la possibilité d’une vente par blocs du groupe a été annoncée par plusieurs médias dont la Lettre. Cette vente à la découpe aurait pour but de séduire les fonds d’investissements et les groupes industriels intéressés par une partie seulement des activités d'Idemia. «L’avenir du groupe ne peut pas s’écrire par entité, juge une source interne au fait des tractations. Le vrai but de l’opération c’est de faire vivre indépendamment les trois entités pour que nos résultats du premier semestre donnent une idée aux investisseurs de ce que chacune rapporte, ce qui est difficile à faire actuellement». Le constat est radicalement différent pour un autre acteur proche du dossier également contacté par L’Usine Nouvelle qui indique que «rien de tout cela n’est évalué à ce stade ».
Bpifrance, qui possède un siège au conseil d’administration, se montre aussi prudente. «Nous nous rangerons à la décision de l’actionnaire majoritaire, indique Nicolas Dufourcq, directeur général, qui note cependant «qu'il y a peu de synergies entre les divisions» du groupe.
Selon l’Agefi, Advent International aurait temporisé avec ses créanciers en renégociant un prêt de 1,8 milliard d’euros avec différentes banques jusqu’en 2028, une échéance confirmée par une source interne à L’Usine Nouvelle. Contactés, ni Idemia ni Advent International n’ont répondu à nos questions sur le sujet.



