Entretien

«Dans les télécoms, les investissements ne sont pas rentables», affirme Christel Heydemann, directrice générale d'Orange

À la manœuvre sur la 5G, l'IA et la cybersécurité, la directrice générale d'Orange Christel Heydemann appelle à un cadre unique européen pour permettre le développement des réseaux de télécoms.

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Christel Heydemann, directrice générale d'Orange, lors de son interview avec L'Usine Nouvelle au siège d'Orange, à Issy-les-Moulineaux, le 12 septembre 2024.

L'Usine Nouvelle – Qu'avez-vous appris des jeux Olympiques de Paris, dont Orange a été l'un des grands fournisseurs ?

Christel Heydemann, directrice générale d'Orange – Orange était le seul opérateur à Paris, alors qu'il y en avait cinq aux JO Tokyo. Et, surtout, nous avions une palette d'activités très larges, car au-delà de la couverture de 120 sites, comme les stades, les lieux d'hébergement, de cérémonie, nous avions la connectivité technique pour les médias, avec la diffusion des images. Pour la première fois, nous avons expérimenté la 5G dans toute sa puissance, avec un public beaucoup plus nombreux qu'à Tokyo. Nous avons testé de nouvelles architectures, des systèmes de téléphones talkies-walkies en 4G privée, afin que les équipes organisatrices puissent se partager des vidéos, de la 5G privée pour les médias sur les bateaux et dans la marina de Marseille, tous ces lieux où l'on ne peut pas mettre du filaire.

Nous avons battu des records de trafic et le réseau a tenu bon, malgré des usages imprévus – comme des spectateurs d'une épreuve d'escrime au Grand Palais regardant en même temps sur leur portable une finale de natation avec Léon Marchand. Nous savions que l'usage de la vidéo serait important, mais nous n'avions pas anticipé que sur les sites, les gens feraient aussi du streaming. Cela a très bien fonctionné. Nous nous sommes aussi imposé des contraintes fortes de réutilisation. Toutes les infrastructures de connectivité demeurent au village olympique, au Grand Palais, à la marina de Marseille, au Stade de France… Et nous allons nous servir ailleurs de celles que nous démontons. Nous tiendrons notre objectif d'une empreinte carbone des JO équivalente à celle de 1000 Français sur une année.

Les JO sont-ils une opération rentable pour Orange ?

C'est difficile à mesurer, car nous y avons affecté 1000 collaborateurs pendant des mois, de gros investissements en infrastructures… Une petite partie de l'activité est vendue via de la prestation aux diffuseurs et nous récupérons le chiffre d'affaires du flux de touristes. C'est dans tous les cas très positif pour notre image et notre marque employeur. Pour nos collaborateurs des métiers techniques, parfois peu visibles, c'est une très grande fierté. Tous les médias ont reconnu qu'ils n'avaient jamais bénéficié d'une telle qualité de connectivité. Ces JO vont nous aider à capter d'autres grands événements et à nous développer dans les grandes entreprises.

Nous n'avions pas anticipé que sur les sites olympiques, les gens feraient du streaming sur leur portable.

—  Christel Heydemann

Développerez-vous la 5G privée, par exemple dans les usines, dans la foulée des JO ?

Je ne sais pas si l'usine est la bonne maille. C'est plus intéressant pour de grands campus industriels. Nous sommes déjà sur les ports de Barcelone et d'Anvers ainsi que sur le site d'ArcelorMittal de Dunkerque, qui est immense.

La 5G ne semble pas vraiment décoller

Le grand public ne s'en rend pas compte, mais si nous n'avions pas ouvert la 5G à tous nos clients français, même aux non-abonnés, ils n'auraient pas pu voir Léon Marchand sur leur smartphone. Pour le BtoB, qui ades cycles d'investissements plus longs, il y a d'autres usages particuliers et il n'y a aucun doute que la 5G va se développer avec l'IA. Elle a peut-être été survendue trop tôt, mais sa réalité, avec de vrais cœurs de réseau 5G, arrive maintenant. On ne pouvait pas imaginer meilleur laboratoire que la cérémonie d'ouverture, avec des objets mobiles sur la Seine. Elle a été une sorte de cas d'usage géant mondial.

Image d'illustration de l'articlePHOTOS CÔME SITTLER
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Vos réseaux résisteront-ils à la hausse exponentielle du trafic ?

Le trafic augmente de 25% par an en moyenne depuis cinq ans et nous investissons en permanence sur nos réseaux pour tenir le rythme. Nous allons continuer. C'est une gageure, en particulier dans les zones denses, avec une contrainte physique pour le mobile, le spectre des radiofréquences. L'intérêt de la 5G est de pouvoir utiliser le maximum du spectre. Pour le fixe, nous avons développé la fibre à marche forcée, ce qui fait de la France le pays le plus fibré d'Europe. C'est un réel atout, car les usages sur la fibre se développent avec la vidéo, et demain avec l'IA et l'IA générative.

Comment Orange intègre-t-il l'IA ?

Nous avons trois grands types d'usages. D'abord dans la relation client, avec les centres d'appels, mais aussi le marketing, pour la personnalisation des offres. Le second usage concerne les réseaux, avec, par exemple, de la reconnaissance visuelle pour contrôler la qualité des réseaux fibres, de l'IA embarquée dans nos centres de supervision et de cybersécurité. Enfin, pour les usages internes, nous avons développé notre propre outil, Dinootoo, avec ChatGPT et Mistral AI, afin d'acculturer les collaborateurs.

Et pour vos clients ?

Les grands groupes savent travailler avec leurs propres solutions, mais pour les PME, qui n'ont pas toujours les compétences, l'IA représente un risque de sécurité pour les données. Il ne faut pas que les gens envoient les informations de leur entreprise dans la nature. Nous avons des solutions simples, sécurisées et accessibles, car avec l'IA, le retour sur investissement n'est pas évident.

Nous avons devant nous une montagne d'investissements avec la 5G, l'intelligence artificielle, le changement climatique…

—  Christel Heydemann

Nous-mêmes, en interne, avons une équipe centralisée qui analyse une centaine de cas d'usage et leur ROI [retour sur investissement, ndlr] pour décider de ce qu'il faut généraliser ou pas. Comme pour toute transformation digitale, il faut entrer précisément dans les processus métier. L'usage ne sera pas le même pour les juristes, les techniciens ou les ressources humaines. Nous accompagnons aussi de très grands clients sur des problématiques comme le contrôle qualité dans la pharmacie, avec la détection d'anomalies par l'image.

Quelle est l'expertise spécifique d'Orange ?

Nous sommes experts sur la qualité de la data, la customisation des modèles, aux côtés des experts métier. Nous fournissons des systèmes de centres d'appels avec reconnaissance vocale pour enrichir et personnaliser les réponses aux usagers. Nous sommes aussi engagés sur la détection de fraudes dans l'assurance ou la banque. Le principe, c'est toujours d'utiliser des bases de données énormes pour améliorer les modèles ou les développer quand les clients n'en ont pas.

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Où en êtes-vous du déploiement du cloud souverain Bleu ?

La société a été créée en janvier. Nous recrutons, déployons la solution technique. Nous entrerons enfin d'année dans le processus de certification SecNumCloud, avec l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information. Nous l'aurons en 2025 et nous commençons à préparer la migration avec certains de nos clients.

Ne craignez-vous pas d'arriver en retard par rapport à la concurrence, le cloud de Thales, par exemple ?

Non. Nous pensons que la richesse fonctionnelle de la solution Microsoft associée au savoir-faire des équipes de Bleu apportera un plus. SAP se déploiera aussi sur Bleu. À la fin, ce seront les applicatifs qui tireront la demande. Nous sommes très confiants.

Appelez-vous, comme Mario Draghi dans son rapport sur la compétitivité, à la création de champions européens du numérique ?

Complètement. On manque de taille critique car il n'y a pas de marché unique en Europe, en particulier dans les télécoms. Il faut un cadre qui ne s'attache pas qu'à l'intérêt du consommateur, mais qui favorise l'investissement. Nous sommes dans un secteur fragmenté, avec une myriade de régulations, selon les pays. Les investissements dans les télécoms ne sont pas rentables car le retour sur capitaux est plus bas que le coût du capital. Et nous avons devant nous une montagne d'investissements pour permettre aux entreprises d'être compétitives avec la 5G, l'IA, sans parler des coûts liés au changement climatique pour la résilience des réseaux… Nous avons 40 opérateurs en Europe, quand il y en a trois aux États-Unis ou en Chine. Regardez Telecom Italia : il doit vendre son réseau fixe au fonds américain KKR et le lui louer afin de se désendetter. Le rapport Draghi met le bon sujet sur la table.

Appelez-vous de vos vœux une France à deux opérateurs, et non quatre?

Deux, c'est peut-être exagéré, mais ce qui est sûr, c'est qu'avec quatre opérateurs, il y en a toujours un qui va mal et la capacité d'investir des quatre ne fonctionnera pas dans la durée. Le sujet n'est pas tant le nombre d'opérateurs par pays que l'hétérogénéité des régulations en Europe.

Il y a encore très peu de synergies européennes sur la régulation des données, l'allocation des spectres, les politiques de concurrence.

—  Christel Heydemann

Cela veut dire aussi une concentration des acteurs. Orange est-il prêt à réaliser des acquisitions ?

Oui. Nous sommes l'acteur qui a mené le plus d'opérations de consolidation en Europe : en Roumanie, en Belgique, en Espagne… Mais cela ne suffit pas, car il y a encore très peu de synergies européennes sur la régulation des données, l'allocation des spectres, les politiques de concurrence. La réponse, c'est la création d'un marché unique des télécoms.

Sommes-nous en train de rater l'histoire ?

Il y a une nouvelle équipe à la Commission européenne et Mario Draghi dit qu'il faut un EU telecoms act, mais comme les points de départ sont très différents, l'enjeu est de trouver un terrain d'entente entre les États membres. Vous avez des pays ultra-concurrentiels, comme l'Italie, d'autres moins, et certains, comme le Danemark, où ont été créées des sociétés qui détiennent les réseaux fixes.

Ce n'est pas seulement à Bruxelles que cela se passe. On prend du retard sur la capacité à investir pour l'IA. Allons-nous mettre les capacités de calcul uniquement dans des datacenters de Google ou Microsoft ou voulons-nous des capacités souveraines au plus près des utilisateurs, y compris dans les usines ? Il faut permettre à nos industriels d'être compétitifs et d'investir.

Comment répondez-vous au risque accru en termes de cybersécurité ?

Cela fait que nous investissons avec Orange Cyberdefense. Nous avons commencé parles grandes entreprises. Les cyberattaques sont un business. Elles représentent 1% du PIB mondial. Nous accompagnons les PME partout en Europe et les particuliers. Nous avons des spécialistes sur la cybersécurité des systèmes industriels et c'est une course permanente. Ce sont des investissements humains, dans des bases de données, dans la R&D et dans nos réseaux. Tout cela nous permet d'avoir une bonne connaissance de tous les types de menaces.

Comment interprétez-vous la stagnation du marché des smartphones ?

Ce marché stagne et, en même temps, il se vend 150 millions de smartphones par an en Europe. Nous visons un objectif zéro carbone en 2040. Et dans notre scope 3, les équipements de nos clients constituent une très grande part des émissions. Le monde de l'équipement doit se réinventer pour allonger la durée de vie des téléphones. Nous recyclons nos box, avons collecté 25% de smartphones en 2023 et comptons parvenir à 30% d'ici à 2025. Dans nos boutiques, le premier comptoir est dédié au matériel reconditionné. C'est bon pour le pouvoir d'achat. La difficulté, c'est la chaîne d'approvisionnement. Le lieu de collecte n'est pas forcément celui où l'article se vendra.

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