Reportage

Dans le Finistère, l'algue brune comme alternative émergeante à la pétrochimie

Utilisée dans les secteurs de l’agroalimentaire, de la cosmétique et de la pharmacie, l’algue brune connaît un succès croissant chez les industriels à la recherche d’alternatives aux produits pétrochimiques. Dans le Finistère, JRS Marines Products, l’un des deux transformateurs européens, a le vent en poupe.

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JRS Marine Products livraison d'algues brunes
Dans le Finistère, l'usine de JRS Marine Products reçoit plus de 400 tonnes d'algues brunes par jour.

La récolte de la veille a été fructueuse. A La Forest-Landerneau (Finistère), dans la zone de livraison du site de JRS Marine Products Landerneau, une benne se lève et déverse 25 tonnes de Laminaria Digitata, une algue brune recueillie quelques heures plus tôt par les goémoniers locaux. Tout au long de la journée, 400 tonnes supplémentaires seront acheminées. Les va-et-vient des camions se multiplient depuis début mai et l’ouverture de la période de la pêche.

Courant septembre, et pour une période de six mois, cela sera au tour de la Laminaria Hyperborea, une autre variété qui apprécie tout autant la fraicheur de l’eau bretonne et ses courants. Les deux algues constituent la matière première de l’entreprise, filiale de JRS, discret groupe allemand, leader mondial dans l'élaboration et la transformation de fibres végétales et d'ingrédients d'origine naturelle. Le site, l’un des deux que le groupe possède en Europe (un autre est situé à Lannilis à une trentaine de kilomètres), extrait l’alginate qui servira d’additif naturel à de multiples produits présents, notamment, dans l’agroalimentaire, la cosmétique et la pharmacie.

JRS Marine productsJRS Marine products
JRS Marine products JRS Marine products

L'usine de transformation d'algues en alginate a été rachetée en 2018 au chimiste DuPont de Nemours par le groupe allemand J. Rettenmaier et Söhne (JRS).

Substituer la pétrochimie

Commercialisé en poudre, le produit est utilisé comme épaississant dans le cas de la Digitata, ou comme gélifiant pour l’Hyperborea. «L’alginate présente des propriétés physico-chimiques de solubilité, viscosité et formation de gel, mais aussi des propriétés mécaniques et biologiques», résume Arnaud Delafon, directeur du site. Une viscosité que l’entreprise peut moduler à la demande de ses clients. Le produit se retrouve dans les confitures, les glaces, remplace les boyaux de porcs dans les saucisses, encapsule l’eau pour les sportifs...

L’alginate sert aussi à produire des masques faciaux, des pansements cicatrisants, comme excipient pour enrober des principes actifs... «Depuis trois ans, notre chiffre d’affaires suit une progression annuelle à deux chiffres», indique le directeur du site, qui ne souhaite pas donner davantage de précisions. L’an prochain, l’alginate de JRS Marine Products Landerneau servira comme principe actif dans une solution anti-reflux.

La substitution des produits pétrochimiques est aussi un levier de croissance. Ces deux dernières années, le produit est utilisé en «coating» de papier carton pour remplacer des produits fluorés, souvent des polluants éternels, qui font depuis longtemps barrière aux graisses comme dans les papiers de burger.

JRS Marine Products Phase de transformation de l'algue en fibresSimon Cohen
JRS Marine Products Phase de transformation de l'algue en fibres JRS Marine Products Phase de transformation de l'algue en fibres (Simon Cohen/photo Simon Cohen)

À la surface de la solution à base d'algues, une mousse épaisse ressemble à du coton mouillé.

De l’algue à la fibre

Sur le site qui fabrique chaque année 1600 à 1800 tonnes d’alginate environ, dont près de 90% sont exportées, l’algue est tout d’abord décolorée et coupée en morceaux de quelques centimètres. «La première étape consiste à isoler l’alginate en éliminant le soluté et la cellulose de la matière», explique François De Borggraef, ingénieur process. Transvasée de cuve en cuve, chauffée puis refroidie à plusieurs reprises, la pâte est filtrée avant d’être mise au contact d’une solution acide. «C’est à cette étape qu’il y a un changement d’état», indique l’ingénieur.

Dans le bain, une mousse épaisse ressemblant à celle d’une Piña colada recouvre le liquide et sera pressée pour enlever l’eau et obtenir un produit d’aspect cotonneux. «C’est la fibre», désigne le spécialiste qui présente la fin du process. Après mélange à un type de sel (carbonate de sodium, potassium ou calcium) qui fournira les propriétés finales demandées par le client, «elle sera déshydratée mécaniquement, transformée en gros grains de semoule avant d’être broyée (jusqu’à 40 microns), contrôlée par le laboratoire et conditionnée. Il faut compter environ 36 heures pour passer de l’algue au produit final prêt à livrer».

JRS Marine Products, phase de trasformation de l'algue en granuléphoto Simon Cohen
JRS Marine Products, phase de trasformation de l'algue en granulé JRS Marine Products, phase de trasformation de l'algue en granulé (Simon Cohen/photo Simon Cohen)

La matière est déshydrathée mécaniquement avant de finir en gros grains.

Sobriété en eau et énergie

Engagée dans une démarche d’amélioration de son empreinte environnementale, l’entreprise revendique 1 million d’euros d’investissement par an. Depuis 2017, elle a notamment réduit de 35% sa consommation d’eau. «On est passé de plus de 3000 à 1700 m3 par jour», précise Arnaud Delafon, «L’an dernier, cela nous a évité d’être impacté par l’arrêté préfectoral dû au très haut niveau de sécheresse». En outre, c’est aussi sa consommation d’énergie que la PME a baissé. «On a diminué nos besoins en gaz de 30%». Il y a un an et demi, plus d’un million d’euros ont été investis dans un groupe froid, dont plusieurs centaines de milliers d’euros provenant des certificats d’économie d’énergie. «On récupère les calories des échangeurs thermiques pour chauffer l’eau et réduire nos besoins de chaudière».

Les 30000 tonnes d’algues livrées sur le site chaque année donnent aussi lieu à un partenariat avec le monde agricole. Chaque jour, 40 tonnes d’un sous-produit spongieux sont récupérées sur les filtres de process. Baptisée Algiflor par les équipes, la matière composée à 75% d’eau et de cellulose est valorisée auprès des agriculteurs locaux qui l’utilisent par épandage comme fertilisant. Une façon de boucler la boucle entre terre et mer.

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