Avant de se retrouver dans les tasses, le café pousse au niveau de l’équateur. Mais encore avant cela, les nouvelles variétés naissent... en Touraine. Le très discret centre de R&D de Notre-Dame-d’Oé (Indre-et-Loire), a ouvert pour la première fois ses portes à quelques journalistes le 18 juillet. Depuis plus de vingt ans, la cinquantaine d’agronomes, biologistes, ingénieurs et généticiens y inventent des caféiers plus adaptés au changement climatique. «La surface propice à la culture du café va baisser de 50% d’ici 2050», alerte Adeline Guillot, responsable de la RSE de Nescafé France. Or, Nestlé, la maison-mère de la marque, «estime qu’il y a 2,5 milliards de tasses bues par jour, et attend une augmentation de la consommation de 50% d’ici 2050». Le défi est de taille.
Résister à la sécheresse, aux carences, aux maladies comme la rouille du caféier… Le cahier des charges est bien rempli pour diminuer les émissions de CO2, augmenter le rendement et mieux rémunérer les agriculteurs, qui sont 80% à vivre sous le seuil de pauvreté. D’autant que ces derniers «se détournent de cette culture pour celles de l’huile de palme ou du caoutchouc», moins risquées, note Adeline Guillot. «Arbre très fragile», le caféier a besoin de cinq ans avant de donner ses premiers fruits, rappelle-t-elle.
Recréer les conditions du réchauffement climatique
Plants de toutes les tailles, feuilles de toutes les formes et nuances de vert infinies : une véritable collection de caféiers pousse sous les serres tourangelles, maintenues entre 22 et 26°C toute l’année. On y trouve principalement des Arabica et des Robusta, dont on consomme le plus le café, mais quelques caféiers dits sauvages sont aussi étudiés, généralement «moins pour leurs propriétés gustatives que pour renforcer la diversité génétique», précise Fabrizio Arigoni, responsable des Sciences végétales chez Nescafé.
Mia Goasguen--Rodeno Le fruit de ce caféier Arabica, la "cerise", est rouge et prête à être récoltée. Crédits : Mia Goasguen--Rodeno
Ici, pas d’OGM, mais des plants greffés. Avec cette technique, «on peut combiner le système racinaire résistant du Robusta et la qualité de l’Arabica», affirment Juan-Carlos Herrera et Mathieu Simon, chercheurs sur le site, démonstration à l’appui. En une minute à peine et quelques coups de scalpel, le haut d’une pousse se retrouve sur un porte-greffe. Dix mois plus tard, la nouvelle plante mesurera un mètre. Dans une serre expérimentale plus petite, la température grimpe de quelques degrés. Selon Hafid Aberkane, c’est le «challenge principal» pour les caféiers hybrides, soumis à des conditions extrêmes : «on identifie et sélectionne les variétés les plus résistantes, les meilleures greffes», explique l’agronome spécialiste de la sécheresse.
Testés du champs à la tasse
Celles qui passent le test sont envoyées sur les paillasses du laboratoire de biologie cellulaire. Ici, «une seule feuille peut donner des milliers de plantes régénérées», explique David Breton, qui dirige le laboratoire. Une cellule d’une feuille est isolée, multipliée et donne naissance à 1 500 à 3 000 embryons de caféiers in-vitro. Direction ensuite le bioréacteur, salle où les embryons grandissent chacun en une petite plantule, sous la lumière de néons roses. Chaque année, 10 000 plants quittent au bout de 18 mois « l’atmosphère contrôlée et complètement stérile des laboratoires pour pousser en condition réelle », indique le biologiste. Direction les quatre fermes expérimentales de Nescafé, en Equateur, en Côte d’Ivoire et en Thaïlande.
Mia Goasguen--Rodeno Sous les néons roses du bioréacteur, les embryons deviennent de petites plantules de caféiers. Crédits : Mia Goasguen--Rodeno
Mais il ne suffit pas de tester la résistance des nouvelles variétés. Il faut prendre en compte les demandes des agriculteurs, souvent rémunérés au nombre de paniers récoltés. «Si la cerise n’est pas assez grosse, ils ne la cultiveront pas», appuie Fabrizio Arigoni. Et quid du goût ? Primordial pour les consommateurs, ce dernier est testé par une équipe de panélistes. Dans cette unité «de test sensoriel» à l’odeur de café omniprésente, de véritables sommeliers du café formés par Nestlé y décèlent arômes recherchés et défauts rédhibitoires. Les notes attribuées à la boisson participent aussi à la validation des variétés.
250 millions de plants distribués
Le travail de développement est de longue haleine. Après l’expertise du centre tourangeau, des essais sont conduits sur 6 à 8 ans aux quatre coins du monde, le temps de donner des fruits sur trois récoltes. Si la variété obtient le feu vert de Nestlé, et «si 80% des fermiers locaux se disent prêts à l’adopter, il y a un dépôt de dossier» auprès des pays pour obtenir un permis de planter, développe Fabrizio Arigoni. Au temps long de la biologie s'ajoute celui de l'administration. «Il faut entre 15 et 20 à 25 ans pour sortir une nouvelle variété», ajoute-t-il.
Nescafé Sébastien Bashxo, panéliste pour Nescafé, « casse la mousse » avant de sentir le café fraîchement servi. Crédits : Nescafé.
Le centre de Tours part toutefois avec une longueur d’avance. Acheté en 1986, le laboratoire se concentre sur les plantes depuis plus de vingt ans, et plus récemment sur l’agriculture régénératrice. Les résultats se voient déjà, une des dix variétés Arabica née à Tours « atteint 50% de rendement en plus que des variétés standards, son impact carbone est diminué de 30% » affirme Fabrizio Arigoni. Depuis 2010, 250 millions de plantules ont été distribuées par Nestlé à des agriculteurs, dont 23 millions en 2022. Et d’ici 2030, Nescafé veut sourcer un café issu à 50% de l’agriculture régénératrice et réduire de 50% ses émissions de carbone
Le café est la deuxième matière première la plus échangée au monde, et ses pays consommateurs sont souvent bien loin des principaux producteurs. Si son coût environnemental est complexe à calculer, une étude de 2013 s’y est essayée. Un kilo de café produit au Costa Rica et consommé en Europe équivaut à environ 5 kg équivalent carbone (CO2/kg). Une autre étude de l’université de Londres a établit une fourchette haute à 15 kg CO2/kg. Avec 9,5 milliards de kilo de produit par an, le café serait ainsi responsable de 33 à 125 milliards de kilo de CO2 par an. Un poids non négligeable dans l'aggravation du réchauffement climatique.



