Reportage

Dans le Calvados, les ateliers Thierry-Fonlupt confectionnent les tailleurs des grandes maisons de luxe parisiennes

À Ifs (Calvados), les ateliers Thierry-Fonlupt approvisionnent plusieurs maisons de mode prestigieuses en tailleurs féminins. Avec un carnet de commandes rempli, le sous-traitant souhaite grandir, mais l’absence de main d’œuvre rend la tâche ardue.

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Thierry Fonlupt
Les ateliers Thierry-Fonlupt emploient 86% de femmes.

Entrez dans l’arrière-boutique des maisons de luxe. À l’atelier Thierry, à Ifs (Calvados) le bruit des machines à coudre est à peine éclipsé par le son de la radio. Ici, une palanquée de couturières – rares sont les hommes – s’affaire à coudre tailleurs et pantalons pour des maisons parisiennes prestigieuses. Créée en 1975 pour produire du prêt-à-porter féminin, l'entreprise s'est spécialisée dans le luxe, secteur jugé porteur, en 1992, pendant que le secteur du textile français se faisait détricoter.

Faire du haut de gamme pour survivre

En 2004, Amedi Nacer, actuel gérant de l’atelier, le rachète, avant de reprendre aussi l’atelier Fonlupt, situé à Ballots (Mayenne) en 2012.  «Quand il y avait la vague de délocalisation dans les années 90, les dirigeants ont eu le réflexe de nager à contre-courant, et se sont positionné en montant en gamme», raconte Amedi Nacer, ancien responsable production au sein du groupe LVMH et d’Hermès.

Avec dix millions de chiffre d’affaires en 2023, pour 220 salariés dans ses deux ateliers, le façonnier se porte bien. Pourtant, il y a un an et demi, Amedi Nacer a décidé de recruter un responsable de la communication, pour mieux faire connaître le groupe. Avec pour objectif non pas de chercher des clients, le carnet de commandes étant rempli à craquer, mais pour recruter. «À la sortie du covid, beaucoup de jeunes ont voulu changer de métier, et au même moment, le luxe a explosé et nous avons senti que nous n’avions pas assez de capacité», explique le dirigeant.

Trois ans de formation

Pour être complètement formé à la couture de luxe, qui exige une grande minutie, il faut compter trois ans. D’abord, le futur artisan entame un sas de formation de trois mois, avant d’être pris en contrat de professionnalisation pendant six mois renouvelables. Un travail qui exige un certain sens de l’adaptation, car ici, toutes les séries sont uniques et comprennent quelque 250 unités en moyenne. «Nous ne fabriquons jamais deux fois le même modèle, et nous ne habituons pas à un geste», indique Amedi Nacer.

Cela demande également une certaine flexibilité dans les équipements de l’atelier, qui peuvent parfois être loués dans le but de fabriquer un seul modèle. Le façonnier peut aussi être amené à développer de nouvelles compétences, comme en 2019, lorsque le gérant ouvre un petit atelier – où travaillant aujourd’hui une trentaine de salariés – pour fabriquer des sous-éléments en cuir, comme des cols et des ceintures, sur le site d’Ifs. «Nous sommes l’un des seuls ateliers à pouvoir travailler le textile et le cuir à la fois», vante Amedi Nacer.

Thierry FonluptCome SITTLER
Thierry Fonlupt Thierry Fonlupt (Come SITTLER/Come SITTLER)

Du croquis au produit fini

Comme tous les sous-traitants du luxe, l’atelier Thierry ne gère pas son stock de matières premières lui-même, à proprement parler. C’est le client qui expédie tous les tissus, accompagnés d’un dossier technique composé de dessins et d’indications très précises, et c’est au bureau d’études du confectionneur d’intervenir. «Nous pouvons estimer le coût de production d’un vêtement sur la base d’un croquis, souligne Anaïs Osmont, responsable du bureau d’étude. Nous faisons aussi en sorte que sa fabrication soit industrialisable.»

Pour se faire, les modélistes transforment le croquis en modèle 3D, puis le confectionnent à base de toile. C’est ensuite au bureau des méthodes de créer la liste des opérations nécessaires à la fabrication, pour estimer un temps de fabrication. «Le travail coordonné de dix personnes est nécessaire pour fabriquer une unité, pointe Lucie Ehanno, agente des méthodes. Nous assignons chaque opération à un opérateur, et nous vérifions toutes les deux heures qu’il arrive à réaliser les gestes dans les temps calculés, comme les modèles changent régulièrement».

L’intelligence de la main

Il faut compter en moyenne 500 minutes de travail pour fabriquer une pièce. Un chiffre important pour Amedi Nacer, qui aime rappeler que l’atelier «vend du temps» à ses clients, dont les noms restent couverts d'un secret absolu. Si la plupart des opérations sont faites avec une machine, les points de couture à la main représentent 35% du temps passé sur une veste, par exemple. Même la coupe du tissu, généralement réalisée avec une machine qui permet d’optimiser la quantité de matière et réduire le gaspillage, est parfois faite manuellement. «Dès que le tissu comporte des motifs à assembler, il faut faire appel à la main, car les machines n’ont pas son intelligence», sourit Amedi Nacer.

Thierry FonluptCome SITTLER
Thierry Fonlupt Thierry Fonlupt (Come SITTLER/Come SITTLER)

À côté, un jeune couturier repasse un morceau de tweed maintenu en place par des aiguilles pour le préparer à la découpe manuelle, avec méticulosité. Le confectionneur de luxe va continuer à insuffler ce souci du détail aux nouvelles recrues, dont 25 sont prévues cette année. Les compétences qui leur seront demandées ? «L’envie et la motivation».

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