Entretien

Dans la défense, «les maillons les plus faibles peuvent ralentir toute la filière», alerte la présidente d’Ametra, sous-traitant du Rafale

Alors que les donneurs d’ordre du secteur de la défense s’ingénient à augmenter les cadences de production, les sous-traitants doivent tenir le rythme. Reste que le plan européen de réarmement n’irriguera PME et ETI que d'ici à plusieurs mois, souligne Anne-Charlotte Fredenucci, présidente d’Ametra Group. 

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Anne-Charlotte Fredenucci
Anne-Charlotte Fredenucci, présidente d'Ametra Group, le rappelle : entre les discours politiques et les commandes, de longs mois peuvent s'écouler.

Dassault, Thales, MBDA, KNDS… Tous les grands donneurs d’ordre de la défense se mettent en ordre de bataille pour tirer leurs cadences de production vers le haut, sur fond de réarmement européen. Mais les sous-traitants sont-ils seulement en mesure de suivre le rythme ? Entre investissements et embauches, l’impératif de la croissance industrielle n’est pas toujours une sinécure pour les plus petites entreprises. La situation financière de certains acteurs alerte Anne-Charlotte Fredenucci, la présidente d’Ametra Group.

Cette PME de 750 salariés – dont 640 en France – livre notamment des pièces pour le Rafale de Dassault et compte parmi ses clients Thales, Naval Group, Safran, MBDA ou bien encore ArianeGroup. Pour sa dirigeante, par ailleurs présidente de la commission commerciale du groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas), la détente observée sur le marché de l’emploi et le dialogue entre grands groupes et sous-traitants favorisent l’accélération attendue de la production industrielle.

L’Usine Nouvelle - Les sous-traitants de la défense sont-ils en capacité d’augmenter leurs cadences de production ?

Anne-Charlotte Fredenucci - Cela fait près de quatre ans que la filière défense augmente ses cadences, mais il est vrai que cette dynamique s’amplifie encore. Ceci dit, il faut avoir en tête qu’avant que les annonces des dirigeants politiques ne se traduisent par des commandes ruisselant au niveau des PME et des ETI, il faut compter beaucoup de temps. La défense est un secteur de cycles longs. Autrement dit, le plan européen de 800 milliards d’euros constitue une dynamique positive, mais il n’a pas encore irrigué la filière et générera peut-être de premières embauches d'ici à un an.

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Sans compter que la filière aéronautique connaît encore des tensions au niveau de certains approvisionnements…

C’est exact. Juste en sortie de Covid, la crise des composants électroniques a généré des délais d’approvisionnement allant parfois jusqu’à deux ans et demi. Nous ne sommes plus dans une telle situation, mais il n’est pas rare que les délais de livraisons de certaines pièces soient supérieurs à six mois. Ce qui signifie que lorsqu’une commande arrive, elle fournit du travail aux collaborateurs au bout de sept mois. On peut d’ailleurs préciser au passager que le marché du travail s’est détendu ces derniers mois, rendant les embauches plus faciles à effectuer qu’il y a un ou deux ans.

Avez-vous dû massivement investir pour suivre cette montée en cadences ?

Ametra Integration a recruté 70 personnes depuis 2022, pour atteindre aujourd’hui un effectif de 300 personnes, soit le niveau atteint en 2019. Mais nos investissements capacitaires sont limités, notre production étant très manuelle, contrairement à de nombreux autres sous-traitants. Notre limite réside donc dans la capacité de notre management intermédiaire à recruter et à former les nouvelles recrues. Ce qui correspond à une augmentation maximale de 20% des effectifs chaque année.

Les donneurs d’ordre changent-ils de stratégies commerciales et industrielles vis-à-vis des sous-traitants ?

Dans le contexte actuel de ramp-up et d’attention aux sujets RSE, les attentes des donneurs d’ordre deviennent légitimement de plus en plus complexes : cybersécurité, décarbonation, excellence opérationnelle… Il ne suffit pas ou plus de présenter la meilleure offre technico-commerciale pour emporter une commande. Les alertes se maintiennent par ailleurs concernant la situation financière d’un certain nombre de sous-traitants, qui doivent à la fois investir massivement pour tenir la montée en cadence, mais qui se retrouvent dans le même temps à devoir rembourser des prêts garantis par l’État contractés pendant la crise Covid. Se pose aussi, comme toujours, la question des maillons les plus faibles, qui peuvent parfois faire ralentir toute la filière.

Des outils ont-ils été mis en œuvre pour assurer la robustesse de la filière ?

Oui, le Gifas et le Gicat ont déployé des programmes afin de muscler la filière, c’est le cas par exemple d’Aero Excellence, un référentiel qui vise à faire gagner les PME et ETI en maturité industrielle. Le dialogue constant entre les donneurs d’ordre et les sous-traitants permet aussi de limiter les cas critiques. Le Gifas a également mis en place une instance qui suit de près les sociétés en difficulté pour s’assurer qu’elles reçoivent l’aide nécessaire, financière ou opérationnelle, et continuent donc à livrer.

Les entreprises de la défense sont-elles par ailleurs plus exposées à des risques extérieurs ?

Sans aucun doute. Il y a par exemple une augmentation nette des incendies sur les sites industriels du secteur de la défense ces dernières années, qui touchent notamment des sous-traitants de grands donneurs d’ordre. Si l’origine de ces incendies est difficile à déterminer, leur augmentation statistique pourrait laisser supposer une implication probable de puissances étrangères. Le risque cyber est aussi de plus en plus pris en compte parmi la chaîne de sous-traitance.

Propos recueillis par Olivier James

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