À l’entrée d’une zone d’activité de Bobigny (Seine-Saint-Denis) et de ses bâtiments de briques au charme désuet, la jeune entreprise Murfy côtoie un recycleur de métaux. Créée en juillet 2018, elle s’est spécialisée dans la collecte d’appareils électroménagers, la formation, la réparation à domicile et le reconditionnement pour la vente en seconde main. Elle emploie 300 personnes et a réalisé un chiffre d’affaires d’environ 10 millions d’euros en 2022. « Seuls 5 millions d’appareils de gros électroménager sur les 28 millions qui tombent en panne sont réparés chaque année en France. Il faudrait 25 000 réparateurs et on n’en compte que 5 000 », prévient Aurélie Fircowicz, la directrice marketing de Murfy.
L'entreprise a formé 150 personnes et réparé 60 000 appareils en 2022, soit une économie de 3,6 millions de tonnes de déchets. À l’intérieur de l’entrepôt, des machines à laver à profusion, quelques frigos dont certains nous replongent dans les années 1960. Une fois réceptionnés, les appareils sont analysés et ceux éligibles à une seconde vie – environ la moitié – sont lavés et reconditionnés, avant d'être mis en vente sur le site internet de l’entreprise. Les machines hors d’usage sont démontées et les pièces détachées en très bon état seront vendues pour une future intervention du réparateur. « Nous avons tellement d’appareils électroménagers sur notre territoire que nous n’avons plus besoin de vendre du neuf », clame Aurélie Fircowicz.
Murfy n'est pas seul sur ce créneau. Certains distributeurs comme Darty-Fnac et Decathlon ont développé leur propre centre de formation. Les industriels sous-traitent généralement ces tâches, comme SEB qui s’appuie sur un réseau de centres de réparation agréés. Depuis la fin 2022, tous bénéficient du bonus réparation gouvernemental. D’après diverses études, le prix est le premier frein à la réparation : il ne doit pas dépasser 40 % de la valeur de l’appareil neuf. Il subsiste la crainte de voir certains réparateurs profiter du bonus pour augmenter leurs tarifs. « Le fonds est prévu sur six ans. On fera le bilan à mi-mandat », rassure-t-on à l’Ademe.
La généralisation de l'indice de réparabilité devrait aussi profiter à la filière naissante. Mais son effet se fera plutôt sentir dans cinqans, lorsque les appareils commenceront à tomber en panne sans garantie. Il faudra alors au moins 10 000 réparateurs de plus, sans compter le secteur automobile, indique l’Ademe. « La filière réparation compte 255 000 emplois, dont 165 000 pour l’automobile », rappelle Anne-CharlotteBonjean, ingénieur réparabilité au service écoconception et recyclage de l’Ademe. Les consommateurs sont de plus en plus tentés de réparer leurs objets eux-mêmes. Mais les moins bricoleurs ont besoin d'être guidés.
Le grand spécialiste français de l’aide à la réparation se trouve à Montreuil (Seine-Saint-Denis). Après dix ans d’existence, Spareka est devenu une référence dans le monde de la réparation. Avec 32 collaborateurs et un peu plus de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires, cette PME veut « faire en sorte que les consommateurs allongent la durée de vie de leurs appareils », explique Geoffroy Malaterre, le fondateur et dirigeant de Spareka. L'entreprise dispose de son propre studio pour enregistrer ses vidéos de tutoriels. « La loi Agec a eu la bonne idée d’introduire la réparation à distance : la plateforme sera labellisée », se réjouit l'entrepreneur. Souvent, les pannes ne nécessitent pas de changer une pièce. « Nous accompagnons les gens avec un diagnostic en ligne gratuit sur notre site. S’il faut changer une pièce, nous la vendons. »
Une « génération réparation » se forme
Spareka a ajouté une fonctionnalité avec des diagnostics à distance, d’une dizaine de minutes et facturés, où un technicien détecte l’origine de la panne. Le site a enregistré 70 millions de vues l’année passée et a permis à 2 millions de clients de réparer leur appareil depuis 2012. La marketplace travaille avec des distributeurs comme Leroy-Merlin et CDiscount, et des industriels (Polti, Hisense).
Spareka est aussi l'un des acteurs du projet Génération Réparation lancé avec l’Ademe, une formation dédiée aux collégiens et à leur professeur de techno. En 2022, 2 000 élèves ont été formés et 10 000 sont prévus cette année. Bientôt la réparabilité laissera sa place. « Après une première étape pour éviter les déchets, nous travaillons maintenant sur l’allongement de la durée de vie des produits et l’écoconception », analyse Quentin Bellet, responsable des affaires publiques de l’éco-organisme Ecologic.
Un indice de durabilité en 2024
L’objectif de la loi Agec (Antigaspillage pour une économie circulaire) est d’atteindre un taux de réparation de 60 % pour les appareils électriques et électroniques en 2026, contre 10 % en 2021. Depuis le 1er janvier 2021, un indice de réparabilité a été mis en place pour quelques familles de produits (lave-linge frontal, téléviseur, smartphone, ordinateurs portables, tondeuses à gazon). Une liste complétée le 4 novembre 2022 avec les nettoyeurs haute pression, les aspirateurs, les lave-vaisselle et les lave-linge top. Pas question d’ajouter une nouvelle liste de produits en 2023. « L’indice de durabilité prévu à partir du 1er janvier de l’année prochaine intégrera la réparabilité, la fiabilité et l’évolution du produit », indique Anne-Charlotte Bonjean, de l’Ademe. Un fonds de réparation est entré en vigueur le 15 décembre dernier pour inciter à réparer. Il concerne 31 familles de produits avec des aides de 10 à 30 euros. Mais il faut passer par des réparateurs agréés via les éco-organismes Ecosystem et Ecologic, qui seront identifiés par le label QualiRépar.



