L'interminable partie de poker a pris fin. Les négociations commerciales se sont officiellement achevées le 1er mars à minuit. Industriels et distributeurs de l’agroalimentaire étaient sommés de s’accorder sur les prix : si la négociation n’est jamais une partie de plaisir, l’inflation déjà flashée à 14,5% en rayon, qui provoque une baisse de la consommation, a rendu le bras de fer historiquement tendu.
Résultat des courses, le gros des contrats est signé : la répression des fraudes (DGCCRF) sera chargée de presser les retardataires. Beaucoup de contrats ont été arrachés à la dernière minute, les distributeurs jouant la montre pour retarder les hausses. «Les signatures ont été beaucoup plus tardives que d’habitude», explique Marie Buisson, directrice juridique de l’Ania, l’Association nationale des industries alimentaires, chargée de superviser les négociations.
Les petits et les grands
Jacques Creyssel, le président de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), a annoncé au micro de BFM le 28 février que «les négociations ont quasiment toutes été terminées avec les PME la semaine dernière, mais nous avons encore des difficultés sur un nombre limité de grands groupes qui nous ont présenté des augmentations totalement injustifiées, avec une absence totale de transparence. En réalité ils cherchent à profiter d’une situation de forte inflation.»
Ce distinguo entre les petits et les grands est confirmé par les intéressés. Léonard Prunier, le patron de la Feef, qui représente notamment des PME et TPE de l’agroalimentaire, confirme un taux de signature «à 99,9%» pour ses adhérents. Du côté de l’Ilec, porte-voix des plus grandes entreprises comme Nestlé, Danone ou Bonduelle, le bilan est moins bon. «En ce matin du 2 mars, environ 25% de nos adhérents n’ont toujours pas signé, souligne Richard Panquiault, le président de l’association. En temps normal, il y a seulement quelques dossiers résiduels… Il y a des situations de conflit importantes.» Le médiateur des négociations commerciales risque d’avoir encore quelques journées agitées.

- 1102.98+6.11
Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
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Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
- 658.25+5.07
Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Mais de combien est la hausse consentie ? Dans la bataille des chiffres, la grande distribution a dégainé le spectre du "mars rouge", soit d’une inflation débridée en rayon dès la fin des négociations. Les distributeurs parlent de hausses autour de 10% : dans les faits, l'inflation est lissée et une partie des hausses arrachées lors des négociations est déjà passée en rayons. Pour l’Ilec, dont les adhérents ont demandé en moyenne entre 13 et 15%, au prétexte de bénéficier de moins d’aides sur l’énergie que les plus petites entreprises, l’ordre de grandeur est le bon.
Le reste des industriels annonce - sans surprise - avoir décroché des hausses moindres. «Nous n’avons pas passé tous les besoins sur la matière première industrielle [ou MPI, comme les emballages, ndlr] : seuls 50% des besoins ont été pris en compte», pose Marie Buisson. «Nos adhérents demandaient entre 10 et 11% en moyenne, ils n’ont obtenu que 70% de la demande», juge Léonard Prunier qui envisage déjà une nouvelle négociation pour faire passer les hausses restantes.
Bataille sur les chiffres
Ce coup de rabot sur les prétentions des industriels, la FCD le justifie par une amélioration des performances financières de ces derniers fin 2022, étude de l’Insee à l’appui. Dans une publication du 28 février, l’institut statistique indique en effet que l’excédent brut d’exploitation (EBE) des entreprises de l’agroalimentaire a enregistré une progression record sur la fin de l'exercice précédent – mais il partait d'un niveau historiquement bas.
Dans un rapport désormais bien connu de novembre 2022, l’Inspection générale des finances soulignait une dégradation de l'EBE de 16% pour les industriels de l’agro entre 2019 et début 2022. «Finalement, les industries agroalimentaires auraient en moyenne réussi à préserver leurs marges sur l'ensemble de l'année 2022», notent les ministères de l'Industrie et de l'Agriculture dans un communiqué conjoint du 3 mars.
Ce bilan est pourtant loin de ravir tout le monde. «Il y a un certain nombre de matières premières depuis quelques mois qui sont à la baisse, et personne ne nous parle de baisse, pestait Dominique Schelcher, le patron de Système U dans C à Vous le 1er mars. Il y a certains acteurs actuellement qui cherchent l’effet d’aubaine derrière cette crise.»
La Feef assure que la perte de marge a été encore plus importante pour ses adhérents et que les trésoreries sont amputées. «Nous sommes dans une situation de grande tension, nombre de nos adhérents n’ont pas encore signé leurs contrats d’énergie pour 2023», indique Léonard Prunier. «La moitié des industriels disent avoir pris sur leurs marges l’an dernier, abonde Richard Panquiault. Il y a une volatilité très importante et un effet balancier : l’amélioration de la situation fin 2022 a permis de limiter la casse, d’autant que les tarifs de 2023 ne couvriront pas l’ensemble des surcoûts de production.» La bataille des chiffres continue. Seule certitude, face au consommateur, personne ne veut être tenu responsable de l'inflation.



