Entretien

[Covid-19] "Pour les vaccins, les autorités sanitaires doivent résister à la pression des politiques", selon Bertrand Guidet

Les hôpitaux français disposent-ils des équipements et ressources nécessaires pour faire face à la deuxième vague de Covid-19 ? Sur quels critères seront-ils amenés à prioriser les malades à traiter ? L’Usine Nouvelle s’est entretenue avec Bertrand Guidet, chef de service de Médecine Intensive Réanimation à l’hôpital Saint Antoine et spécialiste des questions éthiques, qui a participé à la rédaction de recommandations.

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Bertrand Guidet est chef de service de Médecine Intensive Réanimation à l’hôpital Saint Antoine et spécialiste des questions éthiques.

Retrouvez ici la première partie de cette interview, consacrée aux ressources des hôpitaux français et aux règles pour prioriser les patients

L'Usine Nouvelle. - Quels sont les enjeux éthiques pour les vaccins contre la Covid-19 ?

Bertrand Guidet. - Selon les pays, il y a une défiance sur les vaccins. Il faut l’intégrer dans le processus de validation des vaccins et respecter les standards internationaux afin qu’il n’y ait pas la moindre suspicion qu’on ait voulu se faire de l’argent sur le dos de gens fragilisés. S’il y a des raccourcis, on n’a pas le droit à l’erreur. Il faut vraiment que les agences sanitaires responsables des autorisations de mise sur le marché (AMM) résistent à la pression des politiques. Même si c’est une course mondiale.

La FDA, qui régule outre-Atlantique le premier marché pharmaceutique au monde, vient justement d’annoncer ses règles du jeu. Les vaccins devront démontrer une efficacité d'au moins 50 %, leurs essais inclure des cas sévères… Qu’en pensez-vous ?

50% d’efficacité, ce n’est pas énorme. Le grand scientifique américain Anthony Fauci recommande plutôt 70%. Par ailleurs, comment prouve-t-on l’efficacité d’un vaccin ? Il faut vacciner des gens, ne pas en vacciner d’autres et voir ceux qui vont contracter la maladie. Or si la période d’incidence du virus n’est pas forte, cela pose la question de savoir si l’on peut utiliser des résultats d’études intermédiaires pour gagner du temps : normalement seul un comité indépendant est autorisé à le faire, sur des critères de sécurité et d’efficacité. D’où aussi l’enjeu de la population cible que l’on inclut dans les études. Elle doit être la même que celle qui va recevoir le vaccin. Dans le cas de la Covid, il s’agit d’une population âgée ou immunodéprimée. Il faut tester sur elle, même si l’on sait que sa réponse vaccinale sera moins bonne que celle d’un trentenaire. Peut-être cela nécessitera-t-il un adjuvant différent, une dose plus importante…

En ce sens, c’est une bonne chose que plusieurs laboratoires pharmaceutiques soient lancés dans cette course au vaccin. Au-delà de l’aspect commercial, politique ou nationaliste, on peut ainsi imaginer qu’on ait des vaccins disponibles du strict point de vue de l’efficacité, car ils font appel à différentes technologies. Mes collègues sont assez optimistes sur le fait qu’on en dispose d’un début 2021.

Plusieurs Etats ont choisi de partager le risque financier avec l’industrie pharmaceutique via leurs précommandes. Ne devraient-ils pas disposer d’un droit de regard sur la réalisation de ces essais?

Il y a trois points à dissocier. La méthodologie de l’étude : c’est le problème des comités indépendants qui vont suivre son bon déroulement. Probablement qu’en Chine ou en Russie les standards ne sont pas les mêmes. Les conditions de sécurité et d’intégrité scientifiques sont indispensables pour fournir des preuves que ce vaccin est sûr et efficace. Ensuite aux agences sanitaires de le valider, c’est pourquoi elles doivent être indépendantes et résister aux pressions politiques. Enfin vient l’aspect économique et financier : comment la firme qui a développé le vaccin va le vendre et éventuellement prioriser ses ventes ?

Mais n’est-on pas dans le développement clinique d’urgence ?

C’est une très bonne question. Effectivement il faut que les différentes étapes soient respectées mais accélérées. J’ai connu les premiers cas de sida en France. A l’époque, les malades nous disaient : "je me fous de vos standards, trouvez-moi un traitement qui va me sauver la vie". Cela a changé les rapports entre les associations de patients, l’industrie pharmaceutique, les agences… Face à la Covid, ne brûlons pas pour autant les étapes. Certains laboratoires ont lancé des phases 3 : laissons-les travailler, inclure des volontaires…

Que penser de l’initiative britannique d’infecter des volontaires pour leur faire tester un vaccin ?

Cela pose évidemment des questions éthiques majeures. J’y suis extrêmement réticent : il s’agit là d’une marchandisation du corps. Ce n’est pas acceptable sur le plan éthique.

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