Trois ans après la pose de la première pierre, l’usine de production d'insectes de 45000 m² d’Ynsect va enfin fournir ses premiers clients, deux ans après la date prévue. Situé à Poulainville (Somme), le site devrait livrer ses premiers camions à destination de l’aquaculture et de la petfood à partir de l’été 2024.
«Le but, c’est que l’usine tourne au moins à 20% de sa capacité de production cette année», assure Antoine Hubert à L'Usine Nouvelle, ex-PDG, devenu porte-parole. Cette méga-usine, tête de pont d'Ynsect, doit représenter à terme 95% de la production de la marque. Le retard à l'allumage est assumé par le co-fondateur du groupe, mais une question reste en suspens : pour quelles raisons le premier camion de protéine se fait-il tant désirer ?
Maîtriser l'outil industriel
La complexité de l'usine – des bacs de croissance en rang d’oignon s’élevant sur plusieurs dizaines de mètres de haut – a tout d'abord nécessité de nombreux ajustements. «Il y a régulièrement des arrêts, on fait de la maintenance, on ajuste le fonctionnement des machines», explique Antoine Hubert. 25 km de câbles réseaux, près de 2000 moteurs électriques… Les actions réalisées par les différentes machines restent plutôt basiques, mais «à cette échelle, même si les mouvements sont simples, faire fonctionner l'ensemble du système reste complexe», soutient Sébastien Peynet, directeur agroalimentaire chez Siemens, associé au projet depuis huit ans.
Ynsect «Si vous prenez un très gros client de l’agroalimentaire comme LDC qui fait de la volaille, complète le cadre de l'entreprise allemande, c'est un peu comme si vous mettiez le nourrissage, la croissance, l'abattage et le conditionnement des animaux sous le même toit». Les insectes se reproduisent, grandissent, sont tués et transformés en farine ou en huile sur un seul site. «Industrialiser une production d'êtres vivants, c'est quelque chose qu'Ynsect, comme tout le secteur, ne maîtrisait pas, souligne le directeur de Siemens. Ils se sont rapidement rapprochés d'autres acteurs qui ont eux aussi dû apprendre et trouver des solutions». L’ingénieriste français Technip Energies et son concurrent allemand se sont très tôt mis au travail sur la demande ambitieuse d'Ynsect : automatiser au maximum les unités de production d'insectes et valoriser les données récoltées sur leur élevage grâce à de l’IA.

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Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
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Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
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Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
«Un milliard de données sont collectées tous les jours sur le site d’Amiens», explique Sébastien Peynet. Pour sortir les premières commandes, fluidifier la circulation de ces données reste un élément incontournable. Cela nécessite une configuration millimétrée des différentes interfaces.«Cinq ou six logiciels sont connectés à de grands groupes français et le reste de l'automatisation est assuré par des petites entreprises, détaille Antoine Hubert. Chaque ligne de production se débloque mécaniquement, mais aussi du point de vue logiciel.» Le pari de l'automatisation se paye en mois de travail supplémentaires. A l'heure actuelle, seule une partie de l’usine tourne en automatique. Le reste de la structure devrait être connecté d’ici à la fin 2024, selon le directeur de Siemens.
Comprendre l'élevage du ténébrion à échelle industrielle
En attendant, les bacs de croissance se remplissent petit à petit de nouvelles générations de pensionnaires. Les premiers insectes – le ténébrion meunier, une espère de scarabée – sont arrivés à Poulainville fin 2022. Mais il faut attendre l’été 2023 pour commencer la phase de ramp-up, période de reproduction durant laquelle la population croît de manière exponentielle. Une fois les effectifs en quantité suffisante, l’usine peut espérer honorer de premières commandes en farine et en huile. L’entreprise reste confiante dans sa capacité à pouvoir livrer ses clients en août 2024. «Sur la partie biologique, les insectes mangent et se reproduisent bien», révèle Antoine Hubert. La livraison de frass, les déjections d'insectes valorisées sous forme de granules d’engrais, a déjà commencé depuis décembre 2023.
L'espèce choisie par Ynsect est singulière : la quasi-totalité des autres acteurs européens ont choisi la mouche soldat noire. «Gérer les différents stades de croissance du ténébrion s'avère différent, ajoute le fondateur. Au niveau du système industriel, c'est plus complexe.» Un cycle complet de vie de l'insecte — de l'œuf à l'œuf — est de 3 mois pour le scarabée contre 42 jours pour la mouche. Multiplier les pontes successives est nécessaire pour atteindre une masse critique, signal du début de la production de protéine.
Ynsect Malgré ces difficultés, Ynsect croit aux avantages du scarabée. Depuis 2014, le groupe a testé une dizaine d'espèces, avant de jeter son dévolu sur le ténébrion meunier. «La mouche se nourrit de production en décomposition. Le scarabée est herbivore et la farine produite n’a pas d’odeurs. Nous sommes donc sur une position plus premium qui pourrait, à terme, être mieux acceptée dans l’alimentation humaine.» Un pari plus à long terme, car même si l'Union européenne autorise déjà la consommation de certains insectes – dont le ténébrion meunier –, les géants de la filière insecte voient la nutrition animale comme le marché capable d'assurer la rentabilité de l'activité.
«On est bien dans le monde de l'insecte, mais comparer ténébrion et mouche soldat noire reviendrait à comparer un porc et un poulet. C'est deux valorisations économiques différentes, deux façons d'élever différentes, estime le patron. Donc on n'est pas sur une concurrence directe.» Reste que le type de produit vendu, les installations utilisées ou encore les marchés convoités restent très similaires. Ce qui change véritablement : le choix de l'insecte.
Passer de petit à immense
Démontrer la capacité de passer de l’échelle du laboratoire à l’échelle industrielle. L'usine pilote de Dole (Jura) d'Ynsect inaugurée en 2016, devait servir à répondre à cette problématique. Mais la marche d'après s'est révélée être d'un tout autre niveau. Le pilote s'étend sur 3000 m², la méga-usine sur 45000 m² ; la capacité de production passe, elle, de 400 à 200 000 tonnes par an à Poulainville, selon l’Inrae.
«Nous sommes dans les standards habituels de facteurs de changement d’échelle entre un pilote et un site industriel», indique le groupe. Son concurrent Innovafeed a suivi une autre stratégie. Il a intercalé plus de paliers entre son site pilote et sa future structure de 55000 m². Objectif : régler les nouvelles problématiques au fil des agrandissements successifs pour notamment gagner du temps sur le passage à l'échelle.
Agencer les équipements de façon optimale, prévoir les vibrations des machines ou, encore moins évident, remettre toute une partie de l'installation à la réglementation ATEX, pour se prémunir du risque d'explosion... «C'est du retard auquel on s'attend, mais qu'on ne peut pas maitriser», évoque Sébastien Peynet. Sur tout le processus, Ynsect, comme d'autres, a dû composer avec le confinement et autres blocages d'une grande partie de ses composants électroniques dans les ports chinois. En deux ans, le manque de disponibilité des pièces a fait perdre douze mois au chantier, selon Antoine Hubert.
Une nouvelle inauguration du site de Poulainville est prévue au cours du mois d’août 2024. Le balai des camions pourra alors s'intensifier. Le groupe espère atteindre, dans trois ans, 160000 tonnes d’ingrédients produits chaque année. «Une grosse moitié d’engrais, les protéines pour un gros tiers et les huiles pour une petite fraction», détaille le co-fondateur. Et l'entreprise aura fort à faire, avec 200 millions d’euros de contrats déjà signés pour les trois à quatre prochaines années. Si le ténébrion meunier ne leur donne pas du fil à retordre d'ici là.



