Enquête

Comment Technip Energies prépare l'après-gaz

Depuis qu’il a repris son indépendance en 2021, le parapétrolier français Technip Energies investit dans les technologies de la transition énergétique.

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La station Gladstone LNG, en Australie, livrée par Technip Energie.

Arnaud Pieton, son PDG, avait beau s’être préparé depuis des semaines « à des scénarios avec ou sans la Russie, au cas où le groupe serait forcé d’arrêter complètement, de poser le crayon », l’invasion de l’Ukraine est un coup dur pour le parapétrolier Technip Energies. Quelque 23 % de son carnet de commandes sont liés à des projets en cours en Russie. En 2019, l’ingénieriste a décroché un contrat de 7,6 milliards de dollars pour la livraison clés en main de trois trains de liquéfaction de gaz naturel russe, dans le cadre du projet Arctic LNG 2, détenu à 60 % par le russe Novatek et 10 % par TotalEnergies.

Si les sanctions contre la Russie venaient à être étendues à l’énergie, le chiffre d’affaires 2022 de Technip Energies serait amputé de 1,4 milliard d’euros, a prévenu le PDG lors de la présentation des résultats, le 3 mars. Il a, dès le 25 février, annoncé « avoir cessé de travailler sur toute nouvelle opportunité en Russie ». Sa coentreprise Nova Energies, créée en mars 2021 avec le spécialiste russe de l’équipement Nipigas pour développer des projets de transition énergétique dans le pays, sera donc gelée.

Étonnamment, les marchés financiers n’ont pas sanctionné le groupe suite à ces annonces. Née le 19 février 2021 de la scission de TechnipFMC, six ans après une fusion ratée entre les parapétroliers américain FMC et français Technip, l’entreprise a de quoi rassurer. Dans le divorce, Technip Energies a certes perdu toutes ses activités sous-marines et l’usine Technip de fabrication de câbles flexibles du Trait (Seine-Maritime), mais il a conservé ses activités historiques de conception et de livraison clés en main d’installations industrielles pétrogazières et biochimiques à terre et flottantes, notamment pour tout l’amont du gaz naturel liquéfié (GNL). Il a aussi récupéré l’usine de bras de chargement de Sens (Yonne) de FMC. Et même si la scission, annoncée mi-2019, a été décalée d’un an à cause du Covid-19, l’entreprise a su tirer parti de ce délai pour développer son carnet de commandes, d’environ 10 milliards d’euros, et pour peaufiner un repositionnement qui a séduit les investisseurs, notamment le fonds néerlandais HAL, qui détient 12 % du capital, et Bpifrance (9 %).

Le groupe a entamé le virage de la transition énergétique avec une stratégie reposant sur quatre piliers : la décarbonation (captage et stockage de carbone, hydrogène bleu, ammoniac…), la chimie verte, les énergies zéro carbone (hydrogène vert, éolien flottant…) et le plus important, le GNL. Cette énergie de transition et de diversification des approvisionnements en gaz – russe, notamment – représente encore 60 % de son chiffre d’affaires. Outre Arctic LNG 2 et le projet Coral d’une unité GNL flottante au large du Mozambique pour l’italien ENI, Technip Energies va construire quatre mégatrains de 8 millions de tonnes par an au Qatar.

Projets de décarbonation

« Mais à partir de 2023, 10 à 20 % des commandes concerneront la transition énergétique, hors GNL, même s’il fait pour nous partie du sujet, car demain on va parler de liquéfaction “net zéro” », assure Arnaud Pieton. Technip Energies travaille déjà à l’électrification de la liquéfaction du gaz avec de l’électricité nucléaire pour un projet d’Adnoc aux Émirats arabes unis. Il maîtrise surtout deux technologies de capture de CO2, qui vont lui permettre de développer des projets de décarbonation dans l’énergie, le ciment, la chaux et les déchets. «Nous avons décidé d’investir dans des unités pilotes en Norvège et aux États-Unis, pour déployer des solutions de manière modulaire et facilement connectables à des infrastructures existantes », explique Arnaud Pieton. Son usine de Sens a également livré les trois premiers bras de chargement de CO2 pour le projet de stockage sous-marin norvégien Northern Lights.

L’ingénieriste multiplie les investissements et les contrats dans la chimie verte, dans laquelle il est déjà très présent avec la livraison des deux bioraffineries du finlandais Neste à Singapour et Rotterdam. Il a aussi développé une technologie de catalyseur d’éthanol à éthylène, qu’il livrera au producteur de carburant d’aviation durable (SAF) américain LanzaJet. Début 2022, le groupe a acquis une technologie de production de monoéthylène glycol (MEG) à partir de matières premières végétales excédentaires à base de maïs. Il a en outre investi dans l’allemand Hy2Gen pour assurer la maîtrise d’œuvre de ses projets de production d’hydrogène vert, d’ammoniac et de méthanol.

Électrons verts

Technip Energies entend participer aussi à la production d’électricité verte, indispensable à cette nouvelle industrie. Il a investi dans deux technologies de flotteurs tripodes pour l’éolien flottant, du norvégien Inocean et, en 2022, de la start-up barcelonaise X1 Wind. Des technologies qui pourraient servir à décarboner… la production pétrolière en mer, en électrifiant les plateformes avec des renouvelables, notamment en mer Caspienne pour le pétrolier azerbaïdjanais Socar.

Enfin, l’ingénieriste prend pied dans l’économie circulaire. En mars 2021, il a créé une coentreprise avec IBM et le fabricant de vêtements de sport Under Armor, dans le but de recycler les fibres textiles. « C’est le sujet à venir, les bouteilles en plastique sont déjà recyclées. On va investir dans une première usine pilote aux États-Unis, explique Arnaud Pieton, très confiant dans l’avenir. Ce qui se passe maintenant est un nouvel âge d’or pour les sociétés comme les nôtres. On va avoir besoin d’ingénieristes pour construire une société bas carbone. » Technip Energies pourrait même, dans certains cas, prendre part aux projets de ses clients.

A la pointe du captage de CO2

Technip Energies veut maîtriser la capture et le stockage de CO2 (CCS). Grâce à un partenariat historique avec Shell, l’ingénieriste a amélioré la technologie à base de solvants aminés Can Solve. Il l’a notamment adaptée aux fumées des unités d’incinération de déchets sur un pilote chez Fortum à Oslo, l’un des partenaires du projet de stockage sous-marin de carbone en mer du Nord Northern Ligths. Il va la généraliser. Plus récemment, Technip Energies a signé un partenariat avec le canadien Svante pour sa capture solide de CO2 à base de nanomatériaux de Wtype metal organic framework (MOF), adaptée aux fumées de centrales à gaz, peu concentrées en CO2. Après un démonstrateur au Canada, de nouveaux pilotes industriels sont prévus en Europe et au Moyen-Orient. Avec le pétrolier malaisien Petronas, il travaille sur la récupération cryogénique du CO2 CryoMin. Fort de tous ces savoir-faire, Technip Energies a décroché fin 2021 avec GE Gas Power un contrat d’ingénierie de CCS à la centrale à gaz de Teesside Power, au Royaume-Uni. L’entreprise a aussi été choisie par Horisont Energi pour produire de l’ammoniac neutre en carbone à Hammerfest, dans le nord de la Norvège. Dans les deux projets, le CO2 sera stocké en mer.

Un ingénieriste mondial

  • 6,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires
  • 15 000 salariés dont 3 300 en France, à Paris, Lyon et Sens
  • Implantations Italie, Inde, Malaisie, États-Unis...
  • 2 500 brevets
    Source : Technip Energies
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Vous lisez un article du magazine 3705 d'avril 2022

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