Alors que le procès du Mediator se poursuit jusqu’à la fin avril, Servier planche activement sur la suite : les médicaments qu’il pourra demain mettre sur le marché. Les enjeux sont grands pour le laboratoire pharmaceutique français. Sur l’exercice 2018-2019 clos fin septembre 2019, il a vu son chiffre d’affaires grimper de 10,5% à 4,6 milliards d’euros, mais son Ebitda de 518 millions d’euros (en hausse de 6,2%) reste faible comparé à celui de ses concurrents. Et le résultat net de l’entreprise est à peine positif, à 400 000 euros, contre 110 millions d’euros l’an passé. Des résultats en demi-teinte qui s’expliquent notamment par les coûts d’intégration de l’activité oncologie de la biotech Shire.
Or pour assurer son avenir, Servier doit impérativement maintenir de forts investissements en R&D et s’emparer d’un ou deux médicaments déjà sur le marché… et donc doubler son Ebitda d’ici septembre 2023 pour financer ces opérations, martèle Olivier Laureau, le patron de Servier, en présentant les résultats annuels du groupe le 20 février. "Le fait que nous soyons une fondation, sans actionnaires, nous permet d’avoir cette vision à long terme", précise-t-il.
La France, seulement 22% des ventes de Servier
La France est indispensable dans sa stratégie, mais moins du côté des ventes que pour sa R&D et l’expertise en production. Servier y fabrique encore 98% des principes actifs de ses médicaments, y réalise 32% de son activité pharmaceutique, et compte 22% de ses effectifs avec 5 000 salariés français. Le laboratoire pharmaceutique a lancé en 2019 un gigantesque chantier pour disposer en 2023 d’un institut de recherche sur le plateau de Saclay – un investissement de 350 millions d’euros -, d’où il espère pouvoir intensifier son innovation via de nouvelles collaborations et accélérer le process R&D.
Il a également dédié une enveloppe de 50 millions d’euros pour construire l’unité Bio-S, près de son usine historique de Gidy, dans le Loiret, pour produire des lots cliniques d’anticorps monoclonaux, des produits d’avenir.
Mais aujourd’hui, l’Hexagone ne représente plus que 22% du chiffre d’affaires de Servier. Et il est constitué principalement des ventes dans les médicaments génériques et les biosimilaires (copies complexes de médicaments biotechnologiques dont le brevet a expiré), qui représentent d’ailleurs globalement 30% du chiffre d’affaires de Servier, via sa marque Biogaran notamment. A contrario, la France pèse désormais peu dans les ventes de ses médicaments "princeps" (réalisées à 95% à l’international), à cause des baisses de prix imposées par les autorités françaises pour soulager le budget de la Sécurité sociale.
Emprunt auprès d'investisseurs américains
Pour assurer ses ventes, l’entreprise opère donc un virement stratégique : plein feux sur les médicaments contre les cancers et sur les Etats-Unis, le premier marché pharmaceutique au monde où elle dispose depuis septembre 2018 d’une filiale. Elle a d’ailleurs récemment bouclé un emprunt de 405 millions de dollars auprès d’investisseurs privés américains, pour financer en partie ses projets d’acquisition de médicaments. Alors que la cardiologie représente encore 53% de son chiffre d’affaires, Servier entend désormais donner cette place à l’oncologie.
Mais s’il dispose dans son portefeuille de 30 candidats médicaments (dont 17 nouvelles molécules, dans plusieurs domaines thérapeutiques) et 32 projets de recherche, le laboratoire sait que ses deux prochains produits – s’ils parviennent à passer toutes les différentes étapes de validation par les autorités sanitaires – n’arriveront au mieux sur le marché qu’en 2022 et 2023. Et le reste à partir de 2025.
Tourner la page du Mediator
D’ici là, Servier devra parvenir à tourner la page du Mediator, cet antidiabétique détourné comme coupe-faim qui aurait entraîné plus de 2 000 décès et fait des milliers de victimes souffrant de séquelles ou de pathologies dérivant de son utilisation Son gigantesque procès se tient actuellement au tribunal de grande instance de Paris. Evoquant son "devoir de réserve", Olivier Laureau réitère néanmoins "nos regrets, nos excuses auprès de tous les patients et leur familles qui ont souffert de ce drame". "Maintenant, il faut déterminer les différentes responsabilités.Et s’il y a eu une erreur d’appréciation, elle n’a pas été intentionnelle", argue-t-il.
L’entreprise est poursuivie pour "tromperie aggravée, escroquerie, blessures et homicides involontaires et trafic d'influence", tandis que l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) est elle aussi inculpée pour "blessures et homicides involontaires". Servier dit avoir en parallèle déjà indemnisé des victimes à hauteur de 150 millions d’euros et engagé 185 millions d’euros dans des processus d’expertise et d’autres indemnisations.



