Analyse

Comment Schneider Electric continue à se désengager de la France

Le 16 octobre, Schneider Electric a annoncé un projet de restructuration de son offre moyenne tension en France. Menaçant 400 emplois, il prévoit la fermeture de deux usines ainsi que d’une activité de production. Une annonce qui fait suite à une longue liste de fermeture d’usines dans le secteur, dénoncent les syndicats, qui s'inquiètent en particulier du virage continu du groupe vers l'Asie et l'Europe de l'est.

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Les effectifs français de Schneider Electric sont en érosion constante depuis plus de dix ans.

“La Pompignane, Villeurbanne, Fabrègue, Petit Quevilly, St-Soupplets, Télécontrol, FT Maranges... La désindustrialisation ne date pas d’aujourd’hui et si on refait l’histoire, l’activité moyenne-tension de Schneider en France a déjà payé un lourd tribut", dénonce Yvon Mory, coordinateur CFDT chez Schneider Electric. Joint par téléphone par l'Usine Nouvelle, il dresse, à la suite des fermetures prochaines des usines de Lappes (Herault) et Saumur (Maine-et-Loire) annoncées par l'équipementier électrique le 16 septembre 2020, une long déroulé de fermetures d'ateliers dédiés à la moyenne tension, dans lesquels les plans de sauvegarde de l'emploi se succèdent...

Des opérations qui s’expliquent en partie par la faible performance et les redondances des sites de l’équipementier électrique suite à son rachat des activités en moyenne tension d’Areva, en 2010, convient le syndicaliste, mais qui illustrent surtout une politique de désengagement partiel de l’Hexagone de la part de Schneider.

Dont les effectifs français diminuent continuellement tandis que le groupe se tourne toujours davantage vers l’Asie et l'Europe de l'Est.

Erosion des effectifs français

Depuis quinze ans, Schneider met en place une stratégie de localisation sur trois continents, visant à être situé au plus près de ses grands marchés : l’Europe, les Etats-Unis et la Chine. Taille oblige, l’équipementier s’est ainsi progressivement réorienté vers le reste de l’Asie. Comme un symbole, son PDG Pascal Tricoire a posé ses valises à Hong-Kong en 2011, aux côtés d’autres cadres dirigeants du groupe.

Côté Schneider Electric, on y voit une réorientation normale, rééquilibrant le groupe par rapport à ses marchés et vertueuse environnementalement. Pour les syndicats, ce sont en partie des délocalisations cachées dues à la mise en concurrence des usines françaises du groupe avec leurs équivalentes en zones low-cost. Entre 2008 et aujourd'hui, les effectifs français de Schneider Electric ont connu une érosion continue, et sont passés de 20 000 à 15 000 employés malgré l’acquisition des activités d’Areva.

Réorganisation de l’emploi industriel

Dernier épisode en date, donc, l'annonce par l'équipementier le 16 octobre de trois PSE sur les sites de Lattes, Saumur, et Fontanil, près de Grenoble (Isère). Les deux premiers devraient fermer fin 2021 tandis que le dernier reprendra les activités “Ecofit” de rénovation d’équipements Schneider pour l’instant dispersés sur d’autres sites français du groupe. 

Comme auparavant, les fermetures de sites sont justifiées par leurs faibles performances et une stratégie de réorganisation de sa production. “Schneider a annoncé hier un projet de réorganisation d’une partie de son activité de production en moyenne tension en France, dans le contexte d’une forte baisse d’activité observée depuis plusieurs années, explique un porte-parole du groupe, joint par l’Usine Nouvelle. Le projet vise à consolider les activités industrielles du groupe à travers des pôles de référence compétitifs en Europe”.

Dans le détail, Fontanil prendra en charge les activités Ecofit tandis que les usines de Mâcon (Saône-et-Loire) et Libourne (Gironde) se répartiront la production de cellules primaires et secondaires. Les sites d’Aubenas, en Ardèche et de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs (spécialisé dans le moulage epoxy) en Isère prendront en charge la production de disjoncteurs. Déjà touché par un PSE en janvier 2019, France Transfo en Moselle garde son activité dans les transformateurs et n’est pas concerné par le projet.

Inquiétudes sur l’emploi

Au total, les syndicats estiment que le plan affectera quelques 400 emplois, dont 180 mobilisés aujourd'hui pour la production de cellules primaires sur Fontanil, et 80 dans chacune des usines fermées, à Lattes et Saumur. Un chiffre “qui ne tient pas compte des emplois précaires, car des intérimaires, des prestataires et des sous-traitants locaux seront eux aussi touchés”, alerte Yvon Mory.

Alors que le plan pourrait aussi conduire à des créations d’emplois sur certains sites, Schneider Electric refuse pour l’instant de chiffrer publiquement les impacts de son plan de restructuration. Un porte-parole rappelle par ailleurs que “Schneider Electric prévoit un accompagnement social de cette transformation industrielle, qui sera concerté et négocié avec les partenaires sociaux”, et assure qu’il “sera proposé a minima un poste de reclassement à chaque salarié concerné”.

Absence de nouveaux produits

Des annonces qui ne satisfont pas les syndicats. Ces derniers, qui s'attendent à des licenciements, regrettent le manque de concertation autour de la restructuration et déplorent une absence ancienne d’investissements industriels dans la moyenne-tension, au profit de pays moins chers. “Les sites d’accueils en France présentés aujourd’hui vont survivre sur les cadavres d’autres usines fermées, dénonce ainsi Emmanuel Da Cruz, coordinateur Force Ouvrière. D’autant qu’une partie de la production des sites fermés sera délocalisée en Indonésie, en Inde, en Turquie et en Hongrie.” 

C'est là l'autre sujet d’inquiétude. Si Aubenas reprendra une partie des disjoncteurs de Lattes et Maçon une partie des cellules de Saumur, “les annonces portent sur des reports de production, les nouveaux produits sont essentiellement localisés en Asie”, dénonce Emmanuel Da Cruz.

Parmi les sites de référence, celui de Libourne par exemple se voit attribuer la fabrication de composés utilisant de l’hexafluorure de soufre (SF6). Un gaz très puissant en coupure, mais 26 000 fois plus réchauffant que le CO2 en cas de fuite, et que les industriels et les normes tendent à éliminer... France Transfo, en Moselle, ne voit pas non plus son offre augmenter. Une situation créant un décalage avec la demande future menant droit à la fermeture programmée de ces sites dans quelques années, dénoncent les syndicats.

Localisation vers l'Asie

Autrement dit, la faible activité des sites français avant la fermeture de leurs portes s'expliquerait aussi par un choix du groupe de ne pas investir en France, alors que le marché asiatique est à la fois moins cher, et plus dynamique. Un constat particulièrement saillant pour les composés moyenne-tension qui “se sont banalisés et ne sont pas les plus rentables du groupe”, admet Yvon Mory. Mais qui pose problème alors que “tout ce qui est moyenne-tension est pourtant stratégique pour la France, alerte le délégué syndical. Cela permet d’alimenter des hôpitaux, des usines, des grandes infrastructures… et c’est aussi ce qu’on retrouve aux pieds des parcs d’énergies renouvelables”.

Le total est encore respectable du point de vue du groupe, aux yeux duquel la France reste une place forte, avec 80 sites dont une trentaine à vocation industrielle. En 2016, l’équipementier investissait ainsi 120 millions d’euros pour construire une technopole dernier cri rassemblant ses activités d’innovation et de commerce à Grenoble, bassin qui emploie encore plus de 5 000 personnes.

Si l’outil industriel a globalement perdu, l’équipementier a aussi réinvesti dans son centre dédié aux automatismes à Carros (Alpes-Maritimes) en 2011, ainsi que dans une usine de production basse-tension à Chartres-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine), en 2013. Mais si le Vaudreuil (Eure) a récemment accueilli une usine de contacteurs dernier cri, “vitrine” des solutions 4.0. pour la production du groupe, l’ouverture d’un centre logistique du même type à Evreux en novembre 2019, ne rassure pas les syndicats qui s'étaient rassemblés le jour de l'inauguration pour protester contre la stratégie du groupe, craignant que la France ne devienne qu'une plaque logistique sans usines... 

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