L'entrée de l’estuaire charrie vents atlantiques, oiseaux de mer et sable dunaire. Cheveux au vent, Xavier Govare, le président de Pure Salmon France, sourit en contemplant le terrain de la rive sud de l’estuaire de la Gironde sur lequel son entreprise prévoit de construire une ferme d’élevage de saumons. Un remblai sableux gagné sur l’eau, bordé par un quai de 800 mètres de longueur en eaux profondes, sur lequel accoste encore une quinzaine de paquebots de croisière par an. Quatre grues de déchargement grises et jaunes, inutilisées, rappellent l’ancienne activité commerciale. Le Verdon-sur-Mer (Gironde), cité de 1 200 habitants en comptant les résidents secondaires, accueille à la pointe du Médoc l’un des sept terminaux gérés par le Grand port maritime de Bordeaux, le plus proche de l’Atlantique. Quelques jours plus tôt, Xavier Govare, ex-PDG de Labeyrie, présentait à la population son projet d’élevage de saumons, à Soulac-sur-Mer. Les 150 chaises n’ont pas suffi, mais hormis deux ou trois protestations, le ton n’est pas monté.
Future plus grande ferme à saumons d’Europe, le projet suscite pourtant de nombreuses interrogations. Le groupe Pure Salmon a été créé en 2017 par le fonds d’investissement singapourien 8F Asset Management pour développer l’élevage de saumons à terre, moins nocif pour l’environnement qu’en mer. Il porte cinq projets dans le monde, dont un en France, l’un des pays les plus consommateurs de saumon, aujourd’hui importé à 100 %. Au Verdon-sur-Mer, Pure Salmon France projette de construire sur 15 hectares, entre estuaire et vieux port à huîtres, une écloserie, une nurserie, 24 bassins de 24 mètres de diamètre et un site de transformation.
Si aucun recours n’est déposé, l’écloserie accueillera ses premiers œufs en 2023 et la commercialisation des saumons démarrera en 2026, à raison de 10 000 tonnes de poisson par an. Un investissement de 275 millions d’euros, qui devrait créer 250 emplois directs et presque autant d’indirects, dans une pointe du Médoc qui en manque cruellement. « Les habitants ne sont pas hostiles au projet, mais ils ont besoin d’être informés. On commençait à entendre n’importe quoi », confie Monique Cheruette. La présidente de l’association Estuaire pour tous a été mise dans la confidence dès le départ. Entre 2007 et 2009, son association a été à la pointe de l’opposition sur un projet de port méthanier, abandonné suite à cette mobilisation. Fort de cette expérience, le Port de Bordeaux lui a proposé d’entrer dans son conseil de développement. Depuis, Monique Cheruette participe à toutes les réunions. Dès janvier, Estuaire pour tous et le Centre permanent d’initiatives pour l’environnement (CPIE) local ont été informés, sous le sceau de la confidentialité, du projet de Pure Salmon. « C’était encore très peu abouti, raconte Monique Cheruette, arrivée à vélo dans l’un des rares bars du village. Ils voulaient prendre le pouls de la population avant de se lancer… » Depuis, les associations rencontrent l’industriel tous les mois. Les dossiers techniques leur sont transmis, pour étude, par des experts indépendants.
Tirer les enseignements de l’échec de Boulogne-sur-Mer
Un changement d’approche pour Pure Salmon. En 2020, le groupe avait choisi de s’installer à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais). Un projet combattu par les écologistes locaux. « En réalisant des sondages, on s’est rendu compte que Pure Salmon ne trouverait pas l’eau dont il avait besoin, se souvient Denis Buhagiar, élu EELV à la Communauté d’agglomération du Boulonnais. L’entreprise était donc obligée de se fournir sur le réseau d’eau potable, prélevant l’équivalent de 12 % de la consommation de l’agglomération. Ce n’était pas tenable. » Xavier Govare reconnaît auprès de certains que les manifestations d’opposition y ont également contribué. À Boulogne, Pure Salmon n’avait consulté ni les associations, ni la population en amont.

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Deux autres événements ont percuté le projet boulonnais. En septembre 2021, Pure Salmon a racheté à Veolia sa division aquaculture, Krüger Kaldnes, détentrice d’une technologie qui permet l’utilisation d’eau de mer. Au même moment, le terminal portuaire du Verdon devenait « site industriel clés en main ». Ce label récompensait une démarche entamée dès 2015 par le Grand port. « Nous avons vérifié qu’il n’y avait pas de vestiges archéologiques, réglé le problème des inondations, évité les secteurs où il y avait des espèces protégées, créé des zones compensatoires pour la biodiversité… », raconte Philippe Renier, le directeur adjoint développement et exploitation du Grand port maritime de Bordeaux. Pure Salmon est immédiatement intéressé. « Le label “site industriel clés en main” nous fait gagner plus d’un an d’études sur la flore et la faune », souligne Xavier Bovare. Ce site en bord de mer lui donne accès à une nappe phréatique d’eau saumâtre. Des forages sont en cours pour valider son exploitation.
« Chaque partie prenante a besoin d’être rassurée, relève le président de Pure Salmon France. Nous avons rencontré les pêcheurs, les ostréiculteurs, les riverains, le parc naturel régional, les élus… » Le maire du Verdon, Jacques Bidalun, soutient le projet, mais s’inquiète des conséquences de l’arrivée de 250 salariés. « Nous n’avons pas de logements ! Faut-il préempter des immeubles pour les restaurer ? Si une nouvelle classe est ouverte à l’école, il faudra du personnel ! Je dois être sûr que les recettes compenseront les dépenses. »
Pure Salmon recourra à une électricité verte pour refroidir l’eau des bassins à 12 °C. Juste à côté de l’élevage, une ferme photovoltaïque portée par le Port s’installera sur un terrain qui a accueilli, dans les années 1970, des cuves de pétrole. Vigilante sur les conséquences du projet, l’association Estuaire pour tous ne veut pas le bloquer. Sa secrétaire, Nicole Badot, ancienne institutrice, aimerait que Le Verdon-sur-Mer retrouve l’animation d’autrefois, lorsque producteurs d’huîtres et chasseurs de tourterelles faisaient vivre petits commerces et bistrots et que les touristes affluaient. « Si ce projet n’aboutit pas, que va-t-on avoir à la place ?, s’inquiète-t-elle. Le Port et l’État ne renonceront pas. Si Pure Salmon respecte ce qu’il dit, c’est un projet correct. » Début juillet, la plage estuaire de la Chambrette étire son étendue de sable vide. Le Verdon attend ses touristes, et désormais ses ouvriers, pour sortir de sa torpeur.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle n° 3710 - Septembre 2022



