Comment Penly et la Normandie se préparent à l’arrivée de deux EPR nouvelle génération

La Seine-Maritime attend avec impatience la confirmation par l’Etat de la paire d’EPR de deuxième génération sur le site de la centrale nucléaire de Penly. En attendant, le territoire se prépare sur tous les fronts, avec l’objectif de tirer les enseignements de la construction du premier EPR à Flamanville (Manche).

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La centrale nucléaire de Penly abrite deux réacteurs de 1300 MW et a été aménagée pour en accueillir quatre.

Déjà dotée de six réacteurs nucléaires de 1 300 MW sur son littoral - quatre à Paluel et deux à Penly -, la Seine-Maritime est en effervescence. La raison ? L’annonce, le 10 novembre dernier par le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, du fait que le site de Penly près de Dieppe était retenu pour la construction de deux premiers EPR de deuxième génération.

En attendant la confirmation par l’Etat en 2022 de ces EPR2, d’une puissance de 1 650 MW, le territoire se prépare. 150 acteurs économiques ont répondu le 21 janvier à l’appel des collectivités territoriales en présence de dirigeants d’EDF, pour une première réunion d’information et d’échanges à quelques encablures de Penly.

Quinze ans de travaux

Gabriel Oblin, directeur du programme EPR de deuxième génération d’EDF, a présenté quelques éléments du rétro-planning de la construction à Penly. Les deux EPR seront construits à côté des deux réacteurs existants, le site ayant été aménagé pour accueillir quatre tranches nucléaires. Entre la demande de permis de construire (2022) et la mise en service du deuxième réacteur en 2037, la durée de chantier est estimée à quinze ans. Il mobiliserait 7 000 personnes en période de pointe, avec deux unités en construction en parallèle. Le « premier béton nucléaire » - coulage du radier du premier bâtiment réacteur - interviendrait en 2027.

En cas de décision favorable de l’Etat, ce ne sont pas moins de 150 contrats qu’EDF pourrait signer avec ses fournisseurs d’ici à 2024, sur un total de 300. Une majeure partie de ces contrats serait signée pour plusieurs paires du programme, afin de permettre à EDF de bénéficier de l’effet de série et de réduire ses coûts.

EDF a déjà lancé des appels d’offres, mais en se bordant juridiquement. Les contrats sont conçus de telle manière, explique EDF, qu’ils « pourront ne pas être pleinement exécutés en cas de décision défavorable » de la part de l’Etat. C’est ainsi qu’EDF fabrique « déjà le premier équipement de la chaudière » a annoncé Gabriel Oblin, soulignant qu’EDF entendait « encourager l’emploi local et la sous-traitance locale ».

Entreprises locales

Mais pour Hervé Morin, président centriste de la région Normandie, qui milite depuis des mois pour l’accueil de deux nouveaux réacteurs à Penly, les premiers signaux envoyés par EDF en la matière ne vont pas dans ce sens. « Le premier architecte que vous choisissez est parisien! » s’est-il insurgé, avant d’alerter EDF sur le risque qui consisterait à préférer le « moins-disant ». « Tous nos contrats prennent en compte le mieux-disant » a rétorqué Gabriel Oblin, ajoutant que ses équipes souhaitaient « être alertées si des entreprises locales n’étaient pas consultées ».

Encore faut-il qu’elles soient en mesure de répondre aux appels d’offres. « Il va falloir aider les entreprises à obtenir la certification ISO19443 [exigée par EDF pour les sous-traitants qui travailleront sur le chantier, ndlr]. Il va aussi falloir les former pour qu’elles puissent répondre aux appels d’offres » a déclaré Patrice Gault, dirigeant d’Usinage Dieppois et fondateur de la grappe d’entreprises Dieppe Meca-Energies (165 entreprises, 12 500 salariés). Cela passera, explique-t-il, par des formations spécifiques avec la région et l’Etat.

Tirer les enseignements de Flamanville

« Se préparer c’est aussifaire en sorte que le chantier soit exemplaire économiquement et sociétalement » estime Sébastien Jumel, député communiste de Seine-Maritime. Au bout du compte, il s'agit selon lui de « tirer les enseignements de ce qui n’a pas marché à Flamanville», la tête de série de l’EPR dans la Manche. « Se préparer, c’est mettre sur la table la question de la sous-traitance en cascade, explique Félicien Blois, président de l’Union régionale de la CFE-CGC, ancien président de l’Union départementale de la Manche. Il est prévu de limiter le nombre de niveaux à trois, ce qui est déjà énorme » indique-t-il. 

 « Il va falloir tirer les enseignements de ce qu’il s’est passé à Flamanville » a-t-il lui aussi déclaré au cours de la réunion. Pour avoir siégé au Comité de dialogue social de Flamanville - créé pour fluidifier un dialogue social défaillant -, le syndicaliste estime qu’il va falloir être vigilant lors des recrutements de travailleurs non-nationaux. « Si l’on ne peut pas trouver tous les emplois nécessaires en France, il faudra s’assurer que les normes européennes soient respectées ». Mais « des éléments positifs sont aussi à tirer de l’expérience de Flamanville, notamment l’école de soudure mise en place par EDF à Cherbourg pour faire face à la pénurie de soudeurs », souligne-t-il.

Les compétences, le nerf de la guerre

Sans surprise, les compétences seront le nerf de la guerre de ce grand chantier, alors qu’EDF rencontre déjà des difficultés à recruter pour ses centrales de Paluel et de Penly. Antoine Ménager, futur responsable du débat public pour les EPR de Penly et ex-directeur de l’aménagement de l’EPR de Flamanville, a exhorté les entreprises à « avoir une vision claire de [leur] GPEC » (gestion prévisionnelle de l’emploi et des compétences). « L’offre de formation dans l’industrie ne correspond pas à nos besoins » a embrayé François Valmage, directeur de la centrale de Penly.

Ce qui ne manque pas d’interpeller la Région, qui investit lourdement dans la formation, notamment dans l'apprentissage. « Je constate l’incapacité des entreprises à trouver du personnel, alors qu’il n’y aucun problème d’argent pour financer des formations » a souligné Hervé Morin. « Nous avons ouvert à Dieppe une antenne du Cnam qui vivote » a déploré de son côté Patrick Boulier, président de Dieppe Agglo.

Se préparer, c’est aussi plancher en amont sur la question du foncier, à l’heure du resserrement des contraintes urbanistiques. « Nous allons avoir besoin de surfaces pour construire des logements provisoires et définitifs pour les travailleurs, pour doubler la RD925 (la route départementale côtière très fréquentée, ndlr), pour le nouveau transformateur qui sera situé à l’extérieur de la centrale, pour le transformateur lié au parc éolien en mer de Dieppe/Le Tréport », analyse Patrice Philippe, le maire du Petit-Caux. « Or, les terrains disponibles sont des terres agricoles. Et en l’état actuel des règles d’urbanisme, dont celle de non-artificialisation des terres, on ne pourra rien faire. Jusqu’où l’Etat pourra-t-il aller pour desserrer ces contraintes? » Preuve que les chantiers restent nombreux avant l'arrivée des deux nouveaux EPR à Penly.

Claire Garnier à Petit-Caux

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