L'Usine Nouvelle.- Quel a été le rôle d’Orange dans le consortium ayant développé StopCovid ?
Philippe Lucas.- Avant même la demande de l’Etat, nous avions commencé à travailler sur le sujet de la cartographie de l’épidémie. Puis assez vite, le besoin de solutions applicatives pour aider au déconfinement a émergé, notamment à partir des exemples de Singapour et de la Chine. Nous avions donc commencé à travailler sur le sujet avant les pouvoirs publics et nous avions commencé à faire une application. Puis le travail de l’Etat s’est structuré, l’Inria a été nommé pilote et nous avons rejoint le consortium - à titre gracieux - très vite.
Début avril, l’annonce a été officialisée et forte de son expérience dans les terminaux Orange a notamment travaillé sur la gestion du Bluetooth et sur le testing. Nous avons mis en place une solution de sécurité pour protéger l’accès au serveur central de StopCovid, du même type que celle que nous avions mis en place pour protéger les serveurs de l’APHP au début de l’épidémie. Cela a été naturel pour Orange d’intégrer ces travaux.
Il nous a fallu à peu près deux jours pour que le consortium se mette en ordre de bataille et parle le même langage. Il y a six semaines nous ne nous connaissions pas du tout, et nous avons travaillé tous les jours, pour que l’on puisse sortir du déconfinement le mieux possible.
Les applications de traçage ont entraîné plusieurs controverses techniques, que ce soit autour des protocoles ou de l’utilisation du Bluetooth, comment y avez-vous fait face ?
Notre laboratoire à Pékin, qui a connu le confinement avant la France, s’est très vite intéressé à la partie Bluetooth des applications et des mobiles pour estimer la distance entre deux personnes. Ce travail de calibration des données, qui n’avait jamais été mené par l’industrie, s’est affiné au sein du consortium pour StopCovid, car le Bluetooth semblait répondre à une problématique de gestion des distances quand il était bien géré. Au démarrage de travaux, la solution proposée par Google et Apple n’existait pas, et le consortium de l’Inria avait déjà travaillé avec l’Allemagne pour avoir une application pan-européenne. Ce qui a donné lieu au fameux protocole Robert, que l’Inria nous a proposé dès le début, et qui semblait bien fait.
Du jour au lendemain, l’Allemagne a changé de position, mais le gouvernement français a décidé de conserver Robert, qui a d’autres qualités importantes aux yeux des épidémiologistes : une telle solution [centralisée] leur permet d’être plus réactifs dans la gestion de l’analyse des risques. Donc ce n’était un sujet et nous nous sommes surtout concentrés sur la manière de gérer les différents terminaux Apple et Android.
Le problème du Bluetooth est-il résolu ?
Une application sous iOS ne peut pas activer le Bluetooth en arrière plan. StopCovid fonctionne en premier plan, mais ce n’est pas optimal pour l’utilisateur. S’il y a deux iPhone côte à côte et que le smartphone est en veille, il n’est pas possible de détecter la rencontre. Mais la plupart du temps, nous pouvons contourner les difficultés que pose Apple en les réveillant grâce à des téléphones Android, qui lorsqu’ils émettent réveillent les Iphones, qui peuvent alors se parler entre eux. En France, il y a une large majorité de smartphones Android sur le marché, donc il est aisé de réveiller les iPhones.
Aujourd’hui, nous avons un très bon taux de réveil des iPhones, quand bien même l’application est en arrière-plan. Nous avons bien optimisé le système, qui est statistiquement performant. Nous sommes assez satisfaits des tests réalisés la semaine dernière.
Qu’en est-il de l’interopérabilité ?
Robert a été fait pour fonctionner entre pays. Il a d’abord été conçu au sein du consortium PEPP-PT pan européen, intégrant l’Inria et l’institut allemand Fraunhofer, comme une solution interopérable, intégrant un code pays pour permettre aux serveurs de s’interopérer. Il se trouve que quand les Allemands ont décidé de privilégier la solution décentralisée de Google et Apple, l’interopérabilité n’a pas été leur préoccupation principale.
Maintenant que les systèmes sont différents, comment faire ? Il y a deux solutions, une première consisterait à utiliser deux applications à l’étranger. En Espagne, utiliser à la fois StopCovid et l’application espagnole. Mais cela nécessiterait que les systèmes de santé des deux pays se parlent car si je suis testé positif en France, il faut transmettre l’information en Espagne. La deuxième option est de travailler à l’interopérabilité des solutions existantes. C’est un sujet que nous venons de démarrer dans les organismes de normalisation européen (ETSI). L’immédiateté était de répondre à une situation d’urgence au niveau national, à l’époque les frontières étaient fermées et nous ne savions pas quand elles rouvriraient. La question de l’interopérabilité est venue dans un deuxième temps. Cela demande du travail, mais ce n’est pas infaisable. Après il ne faut pas oublier que l’interopérabilité entre les systèmes de santé, qui doivent communiquer entre eux, pose aussi problème.



