Un navire en mer ne fait pas que propager une onde à la surface de l’eau : les émetteurs de radiofréquences à bord, dédiés aux communications et à la navigation, envoient aussi leurs ondes électromagnétiques jusque dans l’espace.
Un signal que les nanosatellites d’Unseenlabs sont capables d’intercepter et qui pourrait désormais conduire à l’identification du navire en question. Même quand celui-ci a coupé son transpondeur, ce qui peut signifier qu’il se livre à une activité illégale : acte de piraterie, pêche dans une zone non autorisée, pollution et trafics en tout genre.
Créée en 2015, cette société bretonne a décrit cette technique d’identification dans un webinaire, ce jeudi 13 avril 2023. « Il y a deux ans, nos ingénieurs ont découvert que chaque navire, disposant d’émetteurs avec des paramètres techniques donnés, produit un motif de radiofréquences qui lui est spécifique, explique Jonathan Galic, directeur technique et cofondateur d’Unseenlabs, avec son frère Clément. Nous avons dès lors travaillé pour pouvoir extraire les paramètres (fréquences, etc) du signal RF et calculer une waveform (forme d’onde, ndlr), qui s’avère très stable dans le temps. »
Un modèle validé en conditions réelles
Ce qui s’apparente à une signature électromagnétique est exprimée par une série de sept chiffres, plus une décimale, qui sert à discriminer les navires. Unseenlabs ne s’étend pas sur la méthode de calcul mathématique employée, qui tient de la « formule secrète ».
Des campagnes d’observation, réalisées ces derniers mois au large de la Norvège ou encore de l’Islande, ont permis de tester et de valider le modèle. Les signatures de plusieurs bateaux de pêche sont restées stables durant plusieurs jours voire plusieurs semaines.
Selon Unseenlabs, cette signature est infalsifiable, bien qu’elle puisse évoluer si l’instrumentation RF embarquée change. Dans ce cas, « si nos satellites revisitent (c’est-à-dire qu’ils survolent la même région terrestre, ndlr) souvent la position du navire, nous pouvons détecter ce changement et actualiser les chiffres liés à la waveform », affirme Jonathan Garlic.
Pallier les insuffisances de l'AIS
Le dispositif est d’autant plus intéressant en cas d’indisponibilité des données AIS (automatic identification system), un système d’identification automatique – autrement dit un transpondeur – inventé par l’Organisation maritime international pour éviter les collisions.
Une situation assez fréquente. D’une part, l’AIS n’est obligatoire que pour quelques catégories de navires : transport de passagers, fret au-delà d’un certain tonnage dans les eaux internationales, pêche (si le bateau fait plus de 15 mètres de long et navigue dans les eaux territoriales de l’Union européenne)… Seuls 3% de la flotte maritime mondiale en seraient équipés.
D’autre part, ce transpondeur peut être coupé à loisir. Et les braconneurs de la mer ne s’en privent pas. Par exemple, quand ils pêchent illégalement dans la zone économique exclusive (ZEE) du pays riverain et retournent dans les eaux internationales pour décharger leur prise dans un bateau plus grand.
Retracer les déplacements
Leur signature électromagnétique, perçue depuis l’espace, serait un moyen de les repérer et de retracer une partie de leurs déplacements.
Une fois leur transpondeur réactivé, il serait alors possible d’identifier « probablement » les navires. Cette prudence tient au fait qu’ « on ne sait pas si ce sont les vrais noms des navires qui sont transmis dans le signal AIS », ajoute Jonathan Galic. Ces données AIS sont en effet éditables en partie et des combines sont toujours envisageables.
Le service, logiquement intitulé Waveform, pourrait un jour fournir des éléments de preuve en cas de procédure judiciaire. Il fait dès maintenant partie de l’offre d’Unseenlabs. Celle-ci, opérationnelle depuis 2020, est exclusivement consacrée à la surveillance maritime et répond à la demande d’acteurs publics comme privés.
Jusqu’à présent, huit nanosatellites ont été placés à 500/600 km d’altitude, pour la plupart en orbite polaire. Le neuvième a été lancé ce samedi 15 avril par SpaceX. A terme, la constellation devrait compter 20 à 25 satellites qui amélioreront la fréquence de revisite, actuellement de deux à huit fois par jour.
Une localisation possible via un seul satellite
La technologie propriétaire d’Unseenlabs, gardée confidentielle, se veut complémentaire de l’existant : imagerie satellite, radar côtier, radar à synthèse d’ouverture (SAR)… Elle permet de détecter les signaux RF d’un navire, avec un taux de réussite annoncé de 97%, et de localiser sa position au kilomètre près.
Cette position n’est pas déterminée par triangulation, via une grappe (ou cluster) de satellites. Un satellite est suffisant. Une innovation qui distingue Unseenlabs de concurrents tels que Kelos Space et Hawkeye 360. « On est moins cher, plus précis, et on n’attend pas que le signal soit intercepté presque en même temps par plusieurs satellites », argumente Jonathan Galic.



