Analyse

Comment le laboratoire Servier a mué depuis le scandale Mediator

En 2009, l’éclatement de l’affaire Mediator a été un électrochoc pour le laboratoire Servier et toute l’industrie pharmaceutique française. Comment a-t-il opéré sa mue ? Récit.

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Village Servier
Gidy, dans le Loiret, est le siège historique du laboratoire Servier.

Le laboratoire Servier ne rêvait que d’une chose : « que cette affaire soit derrière lui », confiait son avocat François de Castro à L'Usine Nouvelle à la veille du verdict du procès Mediator. C’est désormais chose faite. Le groupe pharmaceutique français (aux 4,69 milliards d’euros et 626 millions d’euros de résultat opérationnel au 30 septembre) a été reconnu coupable et condamné lundi 29 mars, à l’issue d’un procès fleuve, à une amende de 2,7 millions d’euros et 158 millions d’euros d’indemnisation aux parties civiles, pour « tromperie aggravée », « homicides involontaires » et « blessures involontaires ».

Des peines qui peuvent paraître faibles, au regard des 2 600 parties civiles et de ce qu’elles réclamaient : 1 milliard d’euros. Mais ces montants s’expliquent notamment par ce que prévoyaient les textes à l’époque des faits… Il y a un an, Servier affirmait avoir en parallèle déjà indemnisé des victimes à hauteur de 150 millions d’euros et engagé 185 millions d’euros dans des processus d’expertise et d’autres indemnisations.

Qu’a appris Servier de cette affaire ?

Restructuration de la visite médicale

L’entreprise – tout comme les autorités sanitaires françaises - a revu ses process en réorganisant sa pharmacovigilance, pour mieux identifier les signaux faibles liés à ses médicaments, assure son avocat. Comme tous les laboratoires pharmaceutiques français, elle a été contrainte de réduire la voilure dans ses effectifs de visiteurs médicaux, jusqu’ici chargés de faire la promotion de ses médicaments auprès des médecins, parfois à grands frais… La "loi Bertrand", surnom de la réforme du système du médicament adoptée suite à l’affaire Mediator, qui contraint notamment les industriels de la santé et de la cosmétique à rendre publics les cadeaux distribués aux professionnels de santé à partir de dix euros, est passée par là. Tout comme la fin d’un grand nombre des traditionnels blockbusters de l’industrie pharmaceutique, confrontée à une panne d’innovation en raison de l'expiration de leurs brevets.

Pleins feux sur l'oncologie... et les Etats-Unis

Pour répondre à cette panne, Servier s’est ouvert. Multipliant les partenariats, rachetant à tour de bras (la branche oncologie de Shire en 2018, pour près de 2 milliards d’euros ; le laboratoire biotechnologique Symphogen, un spécialiste danois des anticorps monoclonaux, en juin 2020 ; sans oublier une offre en cours d’environ 1,6 milliard d’euros pour s’emparer de la division oncologie de l’américain Agios Pharmaceuticals), et recentrant sa stratégie sur les biotechnologies et la lutte contre le cancer. Cela ne l’a pas empêché de lancer la restructuration de sa R&D en septembre 2020, avec 287 postes supprimés, tout en recrutant en parallèle sa première « chief digital officer » en la personne de Virginie Dominguez, issue de chez Orange. Sous l’impulsion de son dirigeant depuis 2014, l’ex-directeur financier Olivier Laureau, elle s’est lancée dans une opération transparence : L’Usine Nouvelle avait ainsi eu l’opportunité de le suivre durant plusieurs jours en Chine, territoire phare tout comme les Etats-Unis, le premier marché pharmaceutique au monde, où il dispose depuis septembre 2018 d’une filiale.

Toujours apôtre du Made in France

En France, le laboratoire à la fois décrié pour son opacité mais perçu comme un excellent vivier de talents au sein de l’industrie pharmaceutique reste un acteur à part. Détenu par une fondation donc non opéable, non adhérent au Leem, le syndicat de l’industrie pharmaceutique qui l’avait lâché dès que l'affaire Mediator avait éclaté, le laboratoire qui ne réalise plus qu’un cinquième de son chiffre d’affaires dans l’Hexagone milite néanmoins pour le made in France au sein du G5 et le prouve avec des investissements réguliers. En investissant 350 millions d’euros pour regrouper sa recherche sur le plateau de Saclay (Essonne) à l’horizon 2023, dans la production de ses médicaments via une nouvelle unité de bioproduction à Gidy (Loiret) pour produire des lots cliniques d’anticorps monoclonaux, des produits d’avenir, et dans la chimie fine pharmaceutique, via notamment 100 millions d’euros injectés en octobre 2020 chez Oril industrie à Bolbec (Seine-Maritime), sa filiale dédiée au développement et à la fabrication de principes actifs pour son compte et pour le compte de tiers. Un engagement à bon escient alors que la crise du Covid-19 a prouvé l’importance de disposer d’une souveraineté sanitaire en France et des risques de pénurie.

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