Ils étaient annoncés à l’automne. C’est désormais en février, au Salon international de l’agriculture (SIA), à Paris, que la filière des protéines végétales s’attend à découvrir les arbitrages ministériels sur son devenir. Le lieu même où, il y a un an, Emmanuel Macron invitait les professionnels à se structurer et à proposer des pistes pour accroître la production française. "On doit recréer la souveraineté protéinique. L’Europe doit être capable de produire ses propres protéines, pour elle-même, pour consommer, comme pour les éleveurs", a de nouveau martelé le Président fin août, lors du G7 organisé à Biarritz (Pyrénées-Atlantiques).
"C'est vrai qu'on en parle assez peu", a reconnu le 14 janvier dernier le ministre de l'Agriculture Didier Guillaume, interrogé par L'Usine Nouvelle, à l'occasion de la présentation du SIA 2020. "L'autonomie protéique annoncée au G7 en a surpris plus d'un. Nous
sommes en train d'avancer - le Président de la République l'a vu, le Premier ministre a arbitré -, de l'argent sera avancé. Il s'agit d'arriver à l'autonomie protéique pour les élevages. Si nous sommes en mesure d'organiser une filière protéines végétales en France, les choses iraient beaucoup mieux." Il promet que "des choses seront publiées dans les jours et les semaines qui viennent".
En matière d’autosuffisance, la France est pourtant plus avancée que le reste de l’Europe. Elle se fournit à 53 % sur le sol national, contre 35 % pour ses voisins. "C’est le grand pays européen le moins dépendant au soja. Nous avons développé le colza et le tournesol. Nous avons aussi historiquement poussé les légumineuses, mais le défi est d’en augmenter la production", rappelle Françoise Labalette, la responsable du pôle amont et filières de l’institut technique des huiles et protéines végétales Terres Univia.

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Mars 2026
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Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
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Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Le nouveau plan de filière remis en juin au ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation et les nouvelles préconisations gouvernementales ne seront donc que des briques supplémentaires au mur des actions politiques qui ont façonné, ces cinquante dernières années, le paysage français des protéines végétales. "Puisqu’Emmanuel Macron considère que l’Organisation mondiale du commerce est morte et que le cycle de Doha débouche sur un échec, nous avons raison de développer notre vision, avec une marge de manœuvre supplémentaire pour l’Europe et la France", analyse Sébastien Abis, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris).
Le soja américain, un héritage historique
En 1969, les aides aux producteurs d’oléagineux et à la trituration étaient interdites. Dans le cadre d’un cycle de négociations du Gatt (le prédécesseur de l’OMC), les États-Unis avaient assoupli leur position sur la création de la politique agricole commune (PAC), avec pour contrepartie l’exonération de droits de douane pour l’importation en Europe d’oléagineux, de tourteaux et de manioc. Avant de bloquer en 1973 leurs exportations de tourteaux suite à une crise climatique. Un premier plan protéines français est présenté un an plus tard. Les cultures de colza et de tournesol se développent, parallèlement à la création, en 1983, de Sofiproteol, un organisme de financement dédié à l’agriculture et à l’agroalimentaire, aujourd’hui filiale du groupe Avril. En 1992, dans le cadre de la renégociation de l’accord de Blair House, une surface maximale de production dans l’Union européenne et un niveau de production de tourteaux sont fixés. Des cultures non alimentaires, comme le colza, ont progressé suite à la mise en place d’un régime de gel des terres arables. Différentes réformes de la PAC ont, ensuite, modifié les modalités des aides accordées aux producteurs.
Aujourd’hui, les tensions se cristallisent autour du soja, complément caractérisé par "la plus forte dépendance à l’importation. Les bovins trouvent des protéines dans le foin, mais ont besoin de rations complémentaires. Les poulets et les cochons sont naturellement omnivores et ont besoin de protéines. On n’en produit pas assez en France pour nourrir le cheptel. Dans de nombreux cas, le soja est la meilleure solution", explique Françoise Labalette. En avril 2018, une charte Soja de France a été mise en place. Les producteurs s’y engagent à produire et à effectuer la première transformation des graines en France, en assurant la traçabilité des produits. Les semences doivent être d’origine française, ou certifiées dans l’Union européenne en cas de pénurie. L’interprofession des huiles végétales Terres Univia a déjà certifié 40 000 tonnes produites et transformées en France à partir de semences françaises, pour lesquelles une prime d’environ 15 euros par tonne est proposée aux producteurs.
Premiers utilisateurs de soja, qu’ils importent massivement, les fabricants d’alimentation animale renvoient la balle aux acteurs en aval. "Quelque 13 % de nos matières premières sont importés, majoritairement des tourteaux. En dix ans, nous sommes passés de 5 à 3,5 millions de tonnes de tourteaux de soja importés, substitués essentiellement par des tourteaux de colza produits en Europe", indique François Cholat, le président du Syndicat national de l’industrie de la nutrition animale (SNIA). "Le soja français est plus onéreux que le soja brésilien ou américain. L’éleveur, derrière, doit vendre sa viande plus cher. Mais la grande distribution n’accepte pas les hausses de prix", commente Benjamin Lammert, membre du bureau de la Fédération française des producteurs d’oléagineux et de protéagineux (FOP) et agriculteur en Alsace.
La féverole, attaquée par la bruche
"Il n’est pas question d’être 100 % autonome en soja, ce serait illusoire", assure Benjamin Lammert. En revanche, d’autres cultures disposent d’une belle marge de manœuvre, tout en s’assurant des débouchés industriels. Avec le pois, la féverole fait partie des solutions potentielles. Entre autres avantages, après le retrait de la graine, la végétation fournit l’engrais pour les cultures suivantes. Forte d’un taux élevé de protéines (25 %), la féverole peut aussi être utilisée en alimentation humaine. Mais sa production a été divisée par deux en huit ans. Environ 60 000 hectares en ont été cultivés cette année en France, loin des 151 000 hectares de 2010, le record de la décennie écoulée, lors d’une année exceptionnelle pour les récoltes. Les rendements ont perdu 20 % en huit ans, à 25,4 quintaux par hectare. En cause, l’essor de la bruche, un coléoptère qui pond sur les gousses de féverole et perfore les graines. En 2018, les protéagineux ont été retirés du calcul des surfaces d’intérêt écologique, l’un des volets des paiements de la PAC, en cas de recours aux produits phytosanitaires sur les parcelles. Les prix payés aux producteurs ont chuté de 27 % en cinq ans.
L’autonomie n’est pas une finalité
Dès lors, sur quelles pistes travailler ? La filière hexagonale se focalise sur les matières riches en protéines utilisées dans l’alimentation du bétail. Les acteurs préconisent de diversifier les cultures (pois, féverole, soja…). Autre axe de travail, l’autonomie fourragère des exploitations. Le plan remis par la filière suggère d’accroître de 1 % la surface agricole utile et de mieux gérer les surfaces dans les élevages. Les ruminants doivent en effet compléter leur alimentation au pré par un apport en stabulation, mélange de fourrage et de protéines. "On peut augmenter de 10 % l’autosuffisance au cours des dix prochaines années", estime Laurent Rosso, le directeur de Terres Univia. Malgré tous ces efforts, la France ne sera pas pour autant autonome en protéines. Ce qui n’est pas un problème, rappelle Sébastien Abis. "L’Europe est de toute manière dans une politique d’ouverture. Il convient de faire attention à ne pas confondre souveraineté et autarcie. La souveraineté, c’est la manière dont nous prenons conscience d’intérêts à valoriser dans la mondialisation ou de risques. La volonté de réduire sa dépendance, voire d’atteindre l’indépendance, n’exclut pas d’exporter et d’importer", estime le chercheur. Plus d’un an après la présentation d’un rapport sur le développement des protéines végétales, la Commission européenne est, elle aussi, attendue sur ce sujet.
Roquette, un leader mondial français
Implanté à Lestrem (Pas-de-Calais), Roquette (8 600 salariés, 3,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2018) est parti en 1933 d’une féculerie de pommes de terre, puis d’une amidonnerie, pour devenir l’un des leaders mondiaux des ingrédients de source végétale. L’entreprise familiale fournit les marchés de l’alimentation animale, de la nutrition et de la santé. Il y a quinze ans, elle a décidé de se recentrer sur la protéine et a reconverti une usine dans l’extraction de la protéine de pois, à Vic-sur-Aisne (Aisne) en 2005. Roquette s’approvisionne à hauteur de 100 000 tonnes de pois par an, fractionnés en protéines (20 %), en fibres (10 %), en amidon (50 %) et en d’autres produits, notamment destinés à l’alimentation du bétail. La société ouvrira au Canada à la fin 2020 la plus grande usine dédiée à cette production. Elle vient d’annoncer le lancement de nouveaux produits, à base de pois et de féverole, pour offrir aux industriels des alternatives à la viande et au poisson pour l’alimentation humaine.
Des objectifs ambitieux pour 2030
61 % de souveraineté protéique dans l’alimentation du bétail en 2030 (53 % aujourd’hui)- 500 000 hectares d’oléagineux supplémentaires en 2030 (dont 200 000 hectares en bio)
- 900 000 tonnes de lentilles, de pois chiches, de graines de soja, de colza et de protéagineux pour l’alimentation humaine (deux fois la production actuelle)
(Source : Terres Univia)
« Pour les lentilles, la France pourrait être autonome »
3 QUESTIONS A : Laurent Rosso, Directeur de l’interprofession des huiles et protéines végétales Terres UniviaPeut-on augmenter l’autonomie protéinique de la France ?
D’ici à dix ans, nous aurons la capacité d’améliorer de 10 % notre souveraineté sur les matières riches en protéines pour l’alimentation animale. Nous sommes aujourd’hui à 53 % de production française, grâce au développement du colza et du tournesol. Les tourteaux ont en partie remplacé le soja pour un certain nombre d’animaux. Les volailles ne peuvent pas les digérer, d’où un travail à mener sur les tourteaux de deuxième génération. Il faut améliorer les méthodes d’extraction. La France cultive beaucoup de céréales, largement exportées, mais elle importe du soja qu’elle n’est pas capable de produire. Il faut également diversifier les cultures pour augmenter la production de pois, de féverole, de soja, qui est très durable s’il est cultivé selon nos méthodes de production.
Quels leviers doivent être activés en priorité ?
Les capacités de fourniture du fourrage posent problème. En augmentant de 1% la surface agricole utile et en gérant mieux les surfaces dans les élevages, nous pourrions augmenter la souveraineté fourragère, qui est essentielle lorsque l’on parle des sources de protéines pour les ruminants. Ces animaux doivent compléter leur alimentation au pré par un apport en stabulation. On recourt pour cela à un mélange de fourrage et de protéines apportées par les tourteaux.
Quels freins faut-il lever pour rehausser la part de protéines végétales dans l’alimentation humaine ?
La consommation de protéines végétales en direct augmente énormément. La majorité des lentilles vient du Canada, mais on en produit autant que ce qu’on importe. Aujourd’hui, 40 000 hectares de lentilles sont cultivés en France. Cette surface peut doubler au cours de la prochaine décennie, à condition d’avoir des contrats d’achat adaptés. La France pourrait être autonome, voire exportatrice ! Par ailleurs, les méthodes de culture canadiennes sont contraires à ce que l’on préconise en Europe. Ils utilisent des variétés résistantes aux herbicides, du glyphosate... Il y a aussi un problème de soutien à l’innovation variétale. Beaucoup de sociétés semencières n’ont pas d’intérêt à étendre leurs recherches sur ces petites cultures.
Pourquoi le bio est-il aussi marginal ?
Il faut disposer d’une expertise agronomique importante. Il convient aussi de faire du désherbage mécanique, mais certains sols ne s’y prêtent pas. Le bio offre deux fois moins de rendement que le conventionnel et sa rémunération reste faible. Le tournesol et le soja sont plus faciles à travailler en bio que le colza, mais l’ensemble des cultures en rotation d’une exploitation bio doit être labellisé.



