Y aurait-il conflit d’intérêts ? Quelques jours après la publication le 8 novembre par les médias d’investigation Disclose et Investigate Europe d'une enquête faisant état de liens entre la ministre de la Transition énergétique Agnès Pannier-Runacher et le groupe pétrolier anglo-français Perenco, un décret est paru au Journal officiel mardi 15 novembre. Il interdit dorénavant à la ministre de gérer les dossiers liés à Perenco ainsi qu'à deux autres entreprises : EP2C, une autre société du secteur de l'énergie, et Défense conseil international, une société militaire privée qui exporte le savoir-faire des forces françaises auprès des armées étrangères. Dans un communiqué publié un peu plus tard dans la journée, la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) a disculpé la ministre. Rassurée par «le décret de déport publié ce jour», la structure a constaté «l’absence de manquement de Mme Pannier-Runacher à ses obligations déclaratives».
Il n'empêche, la société Perenco, moins connue que son concurrent TotalEnergies, se retrouve sur le devant de la scène suite à cet épisode médiatique. Ce, alors que ses activités font polémique dans plusieurs pays. Voici cinq choses à savoir sur ce pétrolier.
1 - Un groupe pétrolier majeur mais discret
Si TotalEnergies fait souvent les gros titres, Perenco évite le scandale. La société n’est pas cotée en Bourse, et ne doit donc pas se soumettre aux mêmes règles de transparence que ses concurrents. Disposant de moins de 10 000 salariés, elle n’a pas non plus à se plier à la loi de 2017 sur le devoir de vigilance, qui requiert de toutes les entreprises françaises qu’elles indiquent les risques que font peser leur activité sur l’environnement et les populations.
Pourtant, Perenco affirme être le premier groupe pétrolier indépendant d’Europe, en exploitant 3 000 gisements dans 14 pays, et avec un chiffre d’affaires estimé à 7 milliards d’euros. De quoi faire de ses propriétaires, la famille Perrodo, la quinzième fortune française.
2 - Une affaire de famille
La légende des Perrodo veut que le patriarche de la famille, Hubert Perrodo, ait quitté sa Bretagne encore adolescent, sans diplôme ni argent, pour les Etats-Unis. Subvenant à ses besoins à l’aide de petits boulots, il rencontre les frères Hunt en travaillant comme cuisinier sur leur yacht. Ceux-ci sont des magnats américains du pétrole, qui auraient notamment inspiré la série Dallas. Ils lui conseillent de miser sur le pétrole, et le jeune homme part en Asie louer des bateaux et des plateformes aux groupes qui vont forer en mer, raconte Challenges. Alors que la société de Hubert Perrodo grandit rapidement, notamment en Afrique, une autre rencontre survient : Albin Chalandon, directeur de la compagnie Elf au Gabon, l’incite à reprendre des puits en fin d’exploitation, peu rentables pour les grandes compagnies.
C’est sur ce conseil que la famille Perrodo bâtira sa fortune, en proposant du pétrole bien moins cher que ses concurrents. A la mort d’Hubert Perrodo en 2006, son fils François prend la tête de l’entreprise. La famille possède également plusieurs châteaux dans le vignoble bordelais, et même des parts dans le média en ligne Konbini.
3 - Un ancien dirigeant lié à une ministre
Les trois enfants de la ministre de la Transition énergétique Agnès Pannier-Runacher sont associés d’une société française, Arjunem, dotée d’1,2 million d’euros et créée par son père, Jean-Michel Runacher. Or, celui-ci est l’ancien directeur général et directeur financier de Perenco, et travaille toujours pour les filiales financières du groupe Global Financial Investment et BNF Capital ; en outre, les fonds proviennent d’après Disclose de trois fonds spéculatifs basés dans des paradis fiscaux, à Guernesey, Hong Kong et l’Etat américain du Delaware. Pour alimenter Arjunem, Jean-Michel Runacher a également puisé dans des fonds d’investissement spécialisés dans l’énergie et utilisés par Perenco elle-même, renforçant les soupçons de conflits d’intérêts.
La ministre n’avait pas indiqué cette structure dans sa déclaration de patrimoine transmise à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) ; une obligation faite aux ministres eux-mêmes et à leurs conjoints mais non à leurs enfants, souligne-t-elle. Perenco «exerce l’essentiel de ses activités hors de France et ne détient pas d’activité industrielle en France, pas plus que d’activités énergétiques (production, distribution)», a-t-elle souligné dans sa réponse à Disclose, et «il ne s’agit pas de mon patrimoine, mais de celui de mes enfants qui, eux-mêmes, n’ont aucun pouvoir de gestion de la société à ce jour».
La HATVP lui a répondu par voie de presse, rappelant que «l’absence d’obligation déclarative ne dispense pas le responsable public de veiller à prévenir et faire cesser les situations de conflits d’intérêts qui naîtraient d’autres intérêts indirects détenus, tels que l’activité des enfants ou d’autres membres de la famille par exemple».
4 - Une mise en cause pour des atteintes à l’environnement
Des opérations illégales de fracturation hydrauliques, des fuites de pétrole, pollution de l’air et des cours d’eau… Le groupe pétrolier connaît plusieurs contentieux dans différents pays en raison de ses activités et de leurs conséquences sur l’environnement. En République démocratique du Congo, les associations écologistes listent le torchage illégal du gaz, le passage de conduites vétustes dans les rivières, le mauvais entretien des installations pétrolières occasionnant des rejets fréquents de brut dans la nature, l'incinération et l'enfouissement de déchets pétroliers sans traitement préalable comme autant d'atteintes à l'environnement.
Des accusations qui valent à la compagnie d’être assignée en justice en France, devant le Tribunal de justice de Paris, par les associations Sherpa et les Amis de la Terre France - une première pour une entreprise française pour des préjudices écologiques supposés à l’étranger. La procédure pourrait toutefois ne pas aboutir, puisqu’aucune société mère n’a encore été reconnue coupable des actes de ses filiales pour préjudice écologique.
Dans le pays voisin du Gabon, une fuite de 50 000 mètres cubes de pétrole a été détectée en avril 2022, soit 300 000 barils, au terminal du Cap Lopez. Si l’entreprise a reconnu que des erreurs avaient été commises dans le passé, elle est également assignée en justice dans le pays pour des pollutions répétées survenues autour de ses sites de production. En Colombie, Perenco est même la compagnie pétrolière la plus sanctionnée par l’autorité environnementale Corporinoquia, d’après le média hispanophone Mongabay, pour contournement des eaux et contamination des sols autour de ses sites.
5 - L’entreprise conteste en justice la création de réserves indigènes
En plus de ses atteintes à l’environnement, Perenco est également remise en cause pour son traitement des populations indigènes en Amérique latine. Au Pérou, le pétrolier a attaqué en justice l’approbation de l’étude préliminaire de reconnaissance des peuples indigènes par une commission du ministère de la Culture.
Perenco se défend en assurant que son projet de concession dans le nord du Pérou est intégré à son environnement, et que le gouvernement péruvien n’a pas respecté la loi en n’associant pas le groupe à son évaluation de la situation des populations indigènes. «C'est pour cette raison que nous avons déposé une réclamation demandant l'annulation de la procédure actuelle et son remplacement par une procédure légale», a déclaré le pétrolier à L’Usine Nouvelle. Même situation au Mexique, où Perenco est accusée par des ONG et associations d’avoir participé au déplacement de populations locales.



