Certaines productions de médicaments en France sont menacées par les régulations, alerte l'industrie pharmaceutique

L’ensemble des composantes de l’industrie pharmaceutique en France alerte sur la situation jugée «hors de contrôle» et «insoutenable» de la régulation économique du médicament en France, qui va à l’encontre des volontés de souveraineté et d’innovation. Des risques pèsent sur certaines productions, qu’il s’agisse de traitements chroniques et de médicaments innovants.

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Fabrication de vaccins Sanofi Marcy l'Etoile
La France recense 271 sites de production pharmaceutique en France, et 35 000 salariés en production. Les laboratoires s'inquiètent unanimement des menaces sur cette industrie en raison d'une régulation qu'ils jugent insoutenable.

C’est inédit. Le Projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) 2023 a uni l’ensemble des instances représentatives de l’industrie pharmaceutique en France autour d’un même mécontentement et d’inquiétudes similaires. Grands et petits laboratoires, acteurs français et internationaux, génériqueurs, sous-traitants, tous sonnent l’alarme en brandissant des risques d’arrêts de production de certains médicaments en France. Lors d’une conférence de presse commune jeudi 13 octobre, au nom de tous les organismes, Thierry Hulot, président du Leem a fustigé «une régulation qui devient hors de contrôle» et une «fiscalité, la plus lourde d’Europe, qui devient insoutenable». Jamais, dans le traditionnel débat automnal du PLFSS, l’industrie pharmaceutique en France n’a parlé d’une seule voix et avec un ton aussi vif.

Audrey Derveloy, nouvelle présidente de Sanofi France, a évoqué un chiffre frappant: celui de l’enveloppe consacrée au médicament remboursable, dont le niveau était équivalent entre la France et l’Allemagne «il y a quinze ans». «Aujourd’hui, cette enveloppe dépasse 40 milliards d’euros en Allemagne, quand elle reste à 24 milliards d’euros en France », a insisté la dirigeante. La cible prioritaire de la colère du secteur est le montant M, celui de l’enveloppe du médicament remboursable, fixée à 24,6 milliards d’euros dans le PLFSS 2023, ce qui est considéré comme «surréaliste». Le chiffre d’affaires du médicament remboursable est estimé à plus de 26 milliards d’euros par le Leem pour cette année, et proche de 28 milliards pour 2023.

Pression accrue sur les médicaments génériques

Comme les laboratoires doivent rétrocéder à l’Assurance-maladie près de 70% du trop-perçu, à travers la fameuse clause de sauvegarde, les estimations du secteur atteignent des sommes à rembourser de plus de 1 milliard d’euros cette année et potentiellement, 2,4 milliards en 2023. Audrey Derveloy rappelle aussi d'autres chiffres mis en exergue il y a une semaine par le G5 santé, qui regroupe les grands laboratoires français: «Le médicament, qui représentait 14% des dépenses de santé il y a dix ans, atteindra moins de 10% fin 2023. C’est une baisse de 6 milliards d’euros en une décennie, qui impacte le tissu industriel.»

Les laboratoires de médicaments génériques, des versions moins chères de produits plus protégés par brevet, sont pour une fois au diapason des laboratoires de princeps (les médicaments originaux). Depuis l’arrivée de la clause de sauvegarde en 1999, les médicaments génériques, largement promus par l’Etat pour réduire les dépenses de santé, en étaient exemptés. Mais «depuis trois ans, nous participons au même titre que tous les autres laboratoires, alors que les médicaments génériques permettent 3 milliards d’euros d’économies tous les ans, nous sommes choqués», s’indigne Stéphane Joly, président du Gemme, qui fédère ces laboratoires en France. Ce segment axe sa stratégie sur les volumes plus que sur la valeur. Le poids de la clause de sauvegarde s’ajoute aux baisses annuelles de prix des médicaments, annoncées à 900 millions d’euros dans le PLFSS 2023. Stéphane Joly souligne ainsi une rentabilité qui plonge. Selon lui, «l’excédent brut d’exploitation tourne autour de 5% pour les génériqueurs en Europe, mais en France c’est entre 2% et 2,5%».

Vers des arrêts de production de certains médicaments

Ces éléments sont d’autant problématiques pour l’industrie pharmaceutique sur le territoire français que la crise énergétique prend de l'ampleur. Surtout pour une industrie qui ne peut augmenter les prix de ses médicaments, fixés par négociation avec le Comité économique des produits de santé (CEPS). Les montants ne peuvent qu’être revus à la baisse. Or, les coûts de production bondissent depuis plusieurs mois. Dans le secteur, des estimations d’augmentation de 10% à 15% des coûts de fabrication sont régulièrement entendues ces derniers temps. Etienne Tichit, directeur général de Novo Nordisk France et représentant les laboratoires européens au Leem évoque pour sa part «une augmentation de 25% des coûts» et même une «trajectoire de plus de 40% pour certains produits».

«Ce n’est parfois plus économiquement viable pour des PME », gronde Karine Pinon, présidente de l’AMLIS, qui représente les PME de l’industrie pharmaceutique en France. Elle rappelle que ces PME en France produisent sur le territoire «35% des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur, comme ceux contre le diabète, les pathologies chroniques ou des produits d’urgence utilisés à l’hôpital qui ont été si importants pendant la crise Covid». «On nous demande désormais de commercialiser certaines boîtes de 50 comprimés à 89 centimes l’unité, même pas le prix d’une baguette. Ces produits-là risquent de ne plus être produits sur le sol français et de mettre en péril notre souveraineté sanitaire», tempête-t-elle.

Karine Pinon soumet plusieurs exemples concrets. Elle évoque un laboratoire qui produit 35 médicaments actuellement en France, mais  compte désormais arrêter «d’en produire 8 avant la fin de l’année». Selon elle, certaines fabrications françaises, comme le paracétamol codéiné ou le chlorure de potassium, pourraient disparaître rapidement. Du côté des génériques disponibles en France, Stéphane Joly souligne que «55% de la production est faite localement», en s’appuyant sur une soixantaine de sous-traitants dans l’Hexagone. Des fournisseurs qui augmentent leurs coûts de production face à l’inflation des prix de l'énergie et des matières premières. «Si nous atteignons des marges négatives, ce n’est pas simplement la production, mais l’arrêt de commercialisation qui nous attend. Les laboratoires ne seront plus en mesure de suivre», note aussi Jean-Louis Anspach, directeur général du Gemme. Entre la régulation, les baisses de prix et l'inflation, le représentant du secteur décrit un «cocktail explosif».

Du Choose France au «Lose France»?

La production pharmaceutique est pourtant majeure en France, avec 271 usines et 35 000 salariés. Or, le pays a déjà perdu de sa dynamique en quinze ans, rétrogradé de la première à la quatrième place des producteurs européens derrière la Suisse, l’Allemagne et l’Italie. Sous la pression des coûts, de larges pans de production ont depuis été abandonnés et délocalisés, au profit de pays comme la Chine et l’Inde. Sur ce thème de la production, le gouvernement Macron a pendant deux ans été très proactif, reconnaissant le caractère stratégique de la santé et appelant à la relocalisation pour la souveraineté sanitaire du pays.

«Parmi les 30 médicaments identifiés en grande tension pendant la crise du Covid, 24 ont vu tout ou partie de leurs étapes de fabrication relocalisées sur le territoire», se félicitait Roland Lescure, le ministre délégué en charge de l’Industrie, à la conférence du G5 Santé. Et de rappeler que le plan France Relance avait octroyé plus de 800 millions d’euros d’aides pour des projets de santé, et que le plan Santé 2030 prévoyait 7,5 milliards d’euros d’investissements dans le pays. Mais l’industrie pharmaceutique ne comprend pas ce qu’elle décrit comme une volte-face gouvernementale avec le PLFSS 2023, préparé «sans aucune concertation», répète à l’envi Thierry Hulot du Leem. Le secteur considère que la pression de la régulation met en péril, non seulement des productions implantées, mais aussi des investissements pour l’avenir, qu’il s’agisse de relocalisation ou de fabrication de nouveaux médicaments.

Audrey Derveloy de Sanofi dénonce un «niveau d’enveloppe de médicament remboursable beaucoup trop bas pour ces objectifs industriels». Philippe de Pougnadoresse, directeur général d’Ipsen France et représentant au Leem les laboratoires de taille moyenne, parle de la nécessité de «mettre le paquet pour relocaliser» et convaincre les laboratoires internationaux d’investir en France pour la fabrication de leurs médicaments innovants. Il estime que le pays est à la «croisée des chemins». «Il faut donner de quoi convaincre nos PDG de choisir la France et d’y investir. Nous avons besoin de croissance et de l’accès à tous les médicaments pour les besoins des patients. Il ne faut pas que le Choose France devienne le Lose France», lâche-t-il dans une blague grinçante.

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