Les technologies se multiplient pour décarboner l'industrie agroalimentaire, réputée pour sa forte consommation de chaleur dans ses processus. Comment s'y retrouver ? On compare les points forts et points faibles de chaque solution.
Biomasse : la voie classique
«Une grande partie de la décarbonation de nos usines viendra de l'installation de chaudières biomasses: nous avons une dizaine de projets encours, à un coût d'environ 900 000 euros le MW installé, souligne Emmanuel Gros, le directeur énergies de Lactalis. D'ici à dix ans, il n'y aura plus de biomasse en France, il est donc important de se positionner maintenant.» La solution est facile à mettre en œuvre. Cristal Union utilise de la biomasse pour déshydrater les pulpes de betterave, entre 150 et 600 degrés.
«Le prix d'achat de la chaudière est un peu plus important que celle au gaz, mais le coût du combustible est similaire, confie Pascal Hamon, le directeur industriel. En revanche, ce n'est pas la solution la plus pertinente pour générer de la forte pression.» Autre bémol : les tensions sur la forêt française avec le changement climatique pourraient faire augmenter le bilan carbone de l'opération.
Les plus
- S'intègre facilement aux processus industriels existants
- Le coût (Capex et combustible)
Les moins
- Particules fines
- Disponibilité de la ressource
Les usages
- Couvre tous les besoins de chaleur, en particulier les plus forts
Solaire thermique : réservé à certains
NEWHEAT «Nous ne renouvellerons pas en France l'expérience du solaire thermique, pose Emmanuel Gros, de Lactalis. C'est une technologie basique qui ne permet pas d'obtenir des niveaux de chaleur suffisants.» Le laitier a installé une centrale de ce type sur son site de Verdun (Meuse) pour le préchauffage de la déshydratation du petit-lait. «Le coût d'investissement est important alors que nos sucreries ne tournent que quelques mois en hiver», considère Pascal Hamon, de Cristal Union, qui a rejeté cette solution. Dans une étude de 2022, le cabinet de conseil Carbone 4, lui, défend fermement une technologie «adaptée à la production de gros volumes d'eau chaude à moyenne et basse températures»... ce qui couvre beaucoup des usages de l'agro. La taille de l'infrastructure reste critique, faisant varier le coût du MWh de 40 euros environ à 230 euros.
Les plus
- Couvre de nombreux usages de l'agro à un prix compétitif s'il est bien calibré
Les moins
- Intermittence
- Capex élevé
- Large emprise foncière
Les usages
- Basse température (maximum 100 degrés), par exemple pour la pasteurisation
Solaire à concentration : très dépendant du soleil
ALTO SOLUTION «Il manquait sur le marché une solution de production de chaleur décarbonée entre 100 et 400 degrés», rembobine Mehdi Berrada, le fondateur d'Alto Solution, une jeune pousse française, chantre du solaire à concentration. Des miroirs concaves transfèrent la chaleur vers un liquide (de l'eau ou de l'huile). Après subventions, l'entrepreneur promet un coût de chaleur entre 40 et 55 euros du MWh. Le tout dépend de l'ensoleillement, la solution étant historiquement présente dans des pays comme le Maroc. «Nous avons installé ces technologies aux États-Unis, indique aussi Emmanuel Gros, de Lactalis. L'ensoleillement n'est pas suffisant en France pour que ce soit généralisable.» Il se fait toutefois l'écho d'un projet dans le Sud-Ouest. Du côté de Cristal Union, si l'on note de « belles avancées sur les rendements » de cette technologie, les usines du groupe sont encore... trop au Nord.
Les plus
- Couvre une large panoplie des besoins de chaleur du secteur
Les moins
- Technologie encore peu déployée
- Besoin d'ensoleillement
- Investissement élevé
Les usages
- Pertinent pour la production de chaleur entre 100 et 400 degrés (stérilisation et déshydratation.. .)
Les autres pistes
«Les autorités se demandent pourquoi l'agro ne se détache pas plus du gaz et de la biomasse, pointe Michaël Margo, le coresponsable du pôle énergie chez Carbone 4. L'industrie manque de connaissances sur les systèmes, les usages et les aides. Beaucoup de sites agrolimentaires ne savent pas flécher leurs besoins entre le chauffage, la cuisson, la stérilisation... Il y a de la surqualité partout ! Si j'ai besoin de chaleur jusqu'à 150-200 degrés maximum, me faut-il vraiment une chaudière biomasse ?»
Les pompes à chaleur (Pac) mériteraient plus d'attention. «Dans l'agro, les sites aussi sont des mines d'or de récupération de chaleur», souligne Michaël Margo. Un rapport de 2022 de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) consacré au sujet, souligne que les Pac offrent une vraie solution pour des besoins jusqu'à 100 degrés -il est possible d'aller jusqu'à 150 avec une source à 100 degrés. «Aujourd'hui, avec une électricité autour de 80 euros du MWh, il y a des solutions viables économiquement, confirme Pascal Hamon, le directeur industriel de Cristal Union. Mais techniquement pour nos besoins en haute chaleur, ce n'est pas encore au point. » L'AIE souligne que les pompes nécessaires par exemple pour le séchage (autour de 150 degrés) sont au stade de prototype. Reste que les industriels interrogés scrutent les évolutions de près.
La géothermie profonde offre, elle, des MWh très compétitifs, à condition d'être bien localisée, prêt à mobiliser des Capex importants et à faire preuve de patience, le temps des études.
Le biométhane est présent partout sur le territoire, avec de nouveaux méthaniseurs qui pourraient servir les usines à l'avenir. «Le coût du MWh varie entre 100 et 130 euros, rappelle Pascal Hamon. Dans quinze ans, quand les infrastructures seront amorties, cela pourra être une alternative au gaz naturel.» Si la décarbonation est une urgence, il faut aussi voir à long terme.

Vous lisez un article du numéro 3639 - Février 2025



