En 2018, lorsque Bayer a déboursé 63 milliards de dollars pour racheter Monsanto, l'allemand rêvait de créer un géant mondial de l'agrochimie et de renforcer sa position face à ses grands concurrents BASF, Syngenta ou Corteva. Mais sept ans plus tard, l'acquisition de Monsanto est devenue un boulet, piégeant Bayer dans une crise judiciaire et financière d’une ampleur colossale.
À première vue, la stratégie paraissait bonne : Monsanto disposait d'un portefeuille de brevets précieux avec le fameux glyphosate (Round up), un herbicide d’une efficacité redoutable, accompagné de semences OGM résistantes au produit, et d'une position dominante sur le marché agricole américain. Bayer pouvait ainsi espérer des synergies, une expansion géographique et une diversification renforcée, notamment dans le domaine des semences. Mais ce qui aurait pu être une acquisition audacieuse s'est mué en cauchemar.
Des dizaines de milliers de procès liés au glyphosate
Le problème majeur n'était pas tant l'actif économique que l'héritage toxique que représentait Monsanto. La mauvaise réputation de l'entreprise américaine, associée à ses polémiques environnementales et sanitaires, a immédiatement contaminé l’image de Bayer qui croyait au contraire que Monsanto profiterait de son excellente réputation. Pire, l'activité glyphosate s'est révélée un gouffre financier. Aux États-Unis, des dizaines de milliers de procès ont été intentés par des plaignants affirmant que le Roundup avait causé leur cancer.
Résultat : Bayer a déjà déboursé plus de 11 milliards de dollars pour régler 100 000 affaires alors que 67 000 autres procédures sont en cours. Cette hémorragie judiciaire contraint aujourd'hui Bayer à demander à ses actionnaires une autorisation pour lever jusqu'à 35 % de capital supplémentaire, afin de conserver une marge de manœuvre financière. Et même si l'assemblée générale du 25 avril a approuvé cette mesure, le vote traduit l'agacement des investisseurs : l’action Bayer a perdu près de 50 % de sa valeur depuis 2023.

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Février 2026
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La Cour suprême américaine sollicitée
Sur le plan judiciaire, Bayer continue de lutter. Le groupe a déposé début avril un recours devant la Cour suprême américaine pour tenter d'obtenir un arrêt favorable qui limiterait les poursuites futures. Il mise également sur une évolution législative aux États-Unis pour sécuriser l'usage du glyphosate, indispensable pour de nombreux agriculteurs, et qui est d’ailleurs approuvé par l’Agence américaine de protection de l'environnement, l'EPA. « En fait, nous approchons d'un point où les litiges pourraient nous contraindre à cesser la vente de ce produit essentiel. Ce n'est pas ce que nous souhaitons, mais nous devons nous préparer à toutes les éventualités », a même averti Bill Anderson, le p-dg de Bayer.
Faut-il pour autant conclure que Bayer a eu tort de racheter Monsanto ? D'un point de vue strictement stratégique, le secteur agrochimique est concentré, les marges sur les semences et herbicides sont élevées, et Monsanto possédait des actifs technologiques de premier plan. Mais Bayer a gravement sous-estimé deux risques : la réputation sulfureuse de Monsanto, et surtout l'ampleur du contentieux judiciaire lié au glyphosate qu’il aurait dû prévenir à travers des garanties juridiques ou l’intégration de ce passif dans le prix d’acquisition.
Mesures d'économie et soutien de la pharmacie
Aujourd'hui, Bill Anderson s’efforce de redresser la barre. Mais Bayer est lourdement endetté (32,6 milliards d'euros) et son activité Crop Science, censée porter la croissance, est freinée par le poids des litiges. Le président a donc actionné le levier des économies. En moins de deux ans, le nombre de niveaux hiérarchiques a été réduit, passant de douze à six ou sept dans la majeure partie de l'organisation, avec la suppression de 10 000 postes au total, a expliqué Bill Anderson qui vise les 2 milliards d'euros d'économies organisationnelles d'ici à 2026. Puis il compte sur la pharmacie pour rebondir à moyen terme, notamment grâce à de nouvelles thérapies géniques prometteuses. « En moins de deux ans, notre équipe a avancé ou achevé plus de 25 essais cliniques. Depuis novembre 2023, nous avons annoncé neuf résultats positifs de phase III », a ajouté le président. Mais cette activité pharma ne mériterait-elle pas de faire enfin cavalier seul, laissant l’agrochimie à son quitte-ou-double : un plan quinquennal ambitieux, qui prévoit notamment de recentrer et d’optimiser le portefeuille de produits ? Une chose est sûre, les perspectives restent sombres pour 2025, qui sera peut-être l’année « la plus difficile » pour le redressement du groupe. En 2026, on pourra définitivement tirer les leçons.



