Industrie Pharma : Pouvez-vous me présenter Ysopia Bioscience ?
Georges Rawadi : Nous sommes une vingtaine de personnes, basées à Bordeaux. Depuis sa création, en 2010, l'entreprise a levé 22 millions d'euros et nous ambitionnons de devenir une biotech leader dans le microbiome. L'entreprise a démarré en 2010 sous le nom de LNC Therapeutics en se posant la question de résoudre le problème de l'obésité.
À travers les recherches déjà menées à l'époque, nous avons pu pointer du doigt le concept du microbiome humain. Nous avons pu caractériser en particulier l'importance d'une famille de bactéries, qui constitue la clé de voûte de l'intestin et joue le rôle de chef d'orchestre du microbiome : Christensenella. Nous avons pu démontrer que son absence est associée au développement de multiples pathologies.
Nous souhaitons développer le recours à un apport de Christensenella pour rétablir un bon écosystème bactérien. Depuis trois ans, nous nous focalisons sur cette approche, tout en faisant progresser notre plateforme de développement et notre propriété intellectuelle.
Pourquoi avoir changé le nom de LNC Therapeutics en Ysopia Bioscience ?
G.R. : Nous avons déposé, cette année, un dossier de demande d'autorisation d'essai clinique aux États-Unis. Cette nouvelle étape s'est accompagnée d'un changement de nom de l'entreprise qui reflète cette avancée. Nous avons, par ailleurs, d'autres programmes dans notre pipeline que l'on espère voir entrer en clinique sur les maladies inflammatoires de l'intestin, la dépression et certaines maladies chroniques.
Comment avez-vous vu progresser ce sujet du microbiome, ces dernières années ?
G.R. : En 2010, la connaissance n'était pas aussi développée qu'aujourd'hui. Les recherches sur le microbiome ont énormément évolué. Le microbiome est apparu comme un organe clé de notre santé avec le corollaire suivant : un microbiome sain équivaut à une personne en bonne santé.
Le microbiome régule un certain nombre de mécanismes dans notre organisme, comme la digestion. Il a également un effet sur le système immunitaire et la relation entre le cerveau et le microbiome apparaît désormais comme importante.
Aujourd'hui, il y a un consensus pour dire qu'en agissant sur le microbiome, on peut agir sur de nombreuses pathologies.
Quelles sont les différentes approches thérapeutiques pour agir sur le microbiome ?
G.R. : Il existe deux grandes approches. La transplantation fécale qui consiste à greffer un microbiome, avec des incertitudes sur le contrôle de cette technique et sur la probabilité qu'il s'implante correctement chez le receveur. La deuxième approche consiste à greffer un mélange de plusieurs bactéries (consortium de bactéries) qui peuvent régénérer un microbiome de novo mais avec des incertitudes sur la greffe.
Nous développons une approche beaucoup plus simple : une bactérie unique bien identifiée, Christensenella, que nous formulons de façon orale, dans des pilules. L'objectif est de prendre ce traitement sur une longue durée, pour régénérer un microbiome sain chez le patient. Nos données nous montrent que cette bactérie est capable de réparer un microbiome malade.
Comment se font les diagnostics et quels sont les marqueurs cliniques pour le microbiome ?
Sandrine Claus : De nombreux médecins promeuvent la diversité du microbiome comme étant un marqueur clinique à part entière. On peut également réaliser une analyse par séquençage, mais cela reste assez long et encore cher. Certains acteurs se développent pour faciliter cette cartographie du microbiome.
Nous disposons d'études épidémiologiques, au niveau des populations mondiales, pour corréler certaines pathologies à l'absence d'un type de bactérie dans l'intestin. Nous avons également des sondes qui permettent de tracer la présence ou pas de la bactérie dans le microbiome des patients.

Vous visez de nombreuses aires thérapeutiques très différentes et très ambitieuses...
G.R. : Effectivement, nous nous positionnons sur plusieurs maladies chroniques à très fort potentiel où le marché est très grand. Bien sûr, nous n'allons pas mener toutes ces indications de front. Notre objectif est de pousser le programme le plus avancé pour établir les premières preuves cliniques. Ceci servira d'effet levier pour accélérer et financer le reste des programmes en développement. Nous sommes sur une course mondiale où l'on doit faire jeu égal avec nos compétiteurs qui ne se situent pas seulement en France et en Europe.
Comment ont évolué les investissements dans le domaine du microbiome ?
G.R. : Le microbiome est un domaine innovant, mais qui a démarré, il y a seulement cinq ans, en termes d'investissements. Le monde de la pharma y vient doucement, il y a des entreprises pionnières dans le domaine et environ une dizaine de laboratoires pharmaceutiques qui ont conclu des accords et sont actifs dans ce secteur. Tout cela s'est essentiellement concentré sur les technologies de première génération, avec la transplantation fécale et les consortiums de bactéries. Les grands laboratoires ont un intérêt certain pour le microbiome, mais il leur faut des données robustes.
À Ysopia, nous considérons que notre intérêt actuel est d'apporter ces premières preuves de concept, qui susciteront un intérêt des grands laboratoires. Nous menons ainsi une politique de communication et de relation avec eux.
Comment se situe la France sur le sujet ?
G.R. : L'écosystème est très productif en France et c'est un facteur positif pour les investisseurs. La France possède une tradition ancienne en microbiologie et les innovations sur le microbiome s'inscrivent dans ce sillage. Cet écosystème très riche nous donne accès à beaucoup de ressources scientifiques pour créer des partenariats et avoir accès à de la propriété intellectuelle.
Il y a aussi des expertises en termes de recrutement et des talents présents au niveau national. Le microbiome peut être une vraie opportunité pour la France qui pourrait construire un véritable pôle de compétitivité sur le sujet. Mais ce qu'il nous faut désormais, ce sont des investisseurs qui se lancent sur le microbiome. Un certain nombre d'entre eux s'y intéressent déjà, mais ce nombre est encore insuffisant. Il faut que le volume des sommes investies soit en adéquation avec les projets lancés partout sur le territoire.
Comment est produite votre bactérie, Christensenella ?
S.C. : Notre processus de fabrication est basé sur un procédé relativement classique de fermentation de bactéries. La spécificité de ces produits-là réside dans le fait que l'on travaille avec des bactéries que nous devons faire croître dans des conditions d'anaérobie. En termes de formulation, c'est un produit lyophilisé, donc nous réalisons des économies par rapport à un procédé de remplissage aseptique.
Si on le compare avec d'autres produits biologiques, notre coût de production est relativement réduit. Nous n'avons, par ailleurs, pas d'étapes de purification. Nous sommes sur des coûts équivalents, voire inférieurs, à ceux de la fabrication d'anticorps, par exemple, et nous travaillons à une montée en échelle de notre production.
« Le microbiome peut être une vraie opportunité pour la France (...) Mais ce qu'il nous faut désormais, ce sont des investisseurs qui se lancentsur le microbiome. » Georges Rawadi, directeur général d'Ysopia Bioscience.
Quels sont les projets d'Ysopia pour les mois à venir ?
G.R. : Notre trésorerie nous permet d'aller jusqu'au bout de notre aventure clinique, mais nous sommes constamment en contact avec le marché. Nous cherchons des sources de financements variés. Les premières semaines et les premiers mois de la crise sanitaire étaient une source d'inquiétudes mais depuis, tout le monde s'est adapté et on a retrouvé un rythme de travail habituel. Au niveau des investisseurs, certains acteurs ont gelé leurs financements, mais la plupart ont poursuivi sur un niveau similaire.
La crise a démontré l'importance d'investir dans la santé. Nous observons un regain d'intérêt par rapport à la santé et à l'investissement que la société doit faire dans ce domaine-là. Dans le futur, il va y avoir plus d'argent vers les biotechs, il y a une mobilisation et une volonté de conserver ces technologies innovantes au niveau local.



