L'Usine Nouvelle. - Renault fait partie des industriels français les plus présents en Russie. Que risque le constructeur automobile avec le conflit en Ukraine ?
Bernard Jullien. - Sur le plan de la structure des profits, la Russie est importante. C’est aussi un dossier très important d’un point de vue stratégique dans la mutation que Renault est en train de vivre. Ce signal russe est très mauvais et pourrait conduire Luca de Meo [le directeur général de Renault, ndlr] à vouloir arrêter d’investir sur ce qu'il a volontiers présenté comme des planches pourries : les pays émergents. Sur ces marchés, deux grosses incertitudes persistent : la fluctuation considérable des volumes vendus et l’instabilité du taux de change.
Pourquoi la Russie est-elle si importante pour la stratégie du groupe ?

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Ces dernières années, c'est la partie hors Renault qui a sauvé le groupe.
La Russie a été le laboratoire de « l’intercontinentalisation » de Renault. Louis Schweitzer [PDG du groupe de 1992 à 2005, ndlr] avait la conviction que tout l’avenir de l’automobile ne se jouerait pas entre l’Amérique du Nord, l’Europe et le Japon. Une grande opposition s’est formée au sein du comité exécutif entre deux camps. D’un côté, ceux qui ont voulu se recentrer sur l’Europe, comme Stellantis, parce que les pays émergents ne marchent pas. C’était plutôt la position de Luca de Meo quand il est arrivé à la tête de Renault. De l’autre côté, toute une partie du management a cru à la capacité de Renault à faire mieux que les autres sur des marchés étrangers. Les équipes actuelles de Dacia et Lada comptaient beaucoup sur la Russie, parce c’est un sillon stratégique absolument fondamental. Ces dernières années, c'est cette partie hors Renault qui a sauvé le groupe.
La situation pourrait-elle chambouler le plan international sur lequel travaille Renault ?
Nous verrons, mais il y a un niveau d’incertitude évident dans les BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine). On peut comprendre la prudence stratégique dont font preuve les plus conservateurs, comme Stellantis. Cette stratégie permet de dégager constamment du résultat sans avoir à annoncer des pertes dans une région instable. Il y a une espèce de tentation à déserter le terrain des BRIC, et en particulier tout ce qui n’est pas la Chine.
Certains industriels annoncent déjà leur retrait du marché russe. Renault pourrait-il arriver à cet extrême ?
Renault est champion en Russie. Il leur a fallu vingt ans pour y arriver : ils ne vont pas lâcher l’affaire.
Je ne pense pas, à moins que Luca de Meo change toute la doctrine de l’entreprise. Jusqu’ici, l’encadrement de Renault a considéré qu'il faut être capable de faire le gros dos dans les pays émergents. Le jeu de Renault est d’apparaître comme un champion national dans plusieurs pays. Renault est champion en Russie. Il leur a fallu vingt ans pour y arriver : ils ne vont pas lâcher l’affaire. De la même manière, ils ont plutôt fait le gros dos au Brésil et en Argentine. Ce serait une assez grosse bêtise d’abandonner vingt ans d’investissements dans les pays émergents. Mais il va falloir évidemment tenir le cap en période de pertes et alors que la profitabilité a déjà du mal à revenir. Cela va être compliqué vis-à-vis du conseil d’administration, de l’État et des banquiers.
La direction de Renault s’est montrée rassurante en indiquant que la dette d’Avtovaz reposait surtout sur des banques russes. Est-ce un gage de sécurité ?
Il n’y a pas de problèmes sur la capacité de survie d’Avtovaz. Il devrait y avoir un transfert de la charge des effets de la guerre vers l’État et les banques russes. Néanmoins, tout a été fait pour consolider Avtovaz dans Renault, parce que cela permettait de compenser le désavantage compétitif de Renault sur Nissan. La stratégie de Renault en Russie va être chamboulée au moins sur les deux exercices à venir, 2022 et 2023. Ce n’est pas bon pour Luca de Meo, qui était si fier d’annoncer les résultats de Renault pour 2021.
Quel va être l’impact sur la production de Renault en Russie ?
En Russie, Renault a des taux d’intégration de l’ordre de 80%. Mais toute une partie de composants continue d’être importée. Il y aura un problème de production, quand bien même Renault arriverait à vendre des voitures en Russie, ce qui va finir par être compliqué à cause de l’économie de guerre, de l’inflation à venir et des problèmes de pouvoir d’achat.
Plusieurs constructeurs allemands souffrent déjà de perturbations dans leur chaîne d’approvisionnement à cause de la crise internationale. La France semble plus épargnée pour l’instant. Comment l’expliquer ?
L’Allemagne préserve l’assemblage local, quitte à aller chercher les composants ailleurs, y compris dans des pays d’Europe centrale et orientale comme l’Ukraine. Les constructeurs allemands vont le payer très cher dans les mois à venir. Ces difficultés d'approvisionnements pourraient donner des ailes à la Mégane E-Tech électrique, au détriment des ID.3 ou ID.4 de Volkswagen, car ce sont des problèmes insolubles en moins de six mois. Sur un projet automobile, le choix de chaque composant donne lieu à des procédures de qualification des fournisseurs. Ces difficultés vont aussi aboutir à des jeux d’influence sur les pouvoirs publics français et allemands pour éviter que la crise ne dure trop longtemps.
Cette crise pourrait-elle avoir d’autres impacts sur le secteur automobile ?
La question de la relocalisation des approvisionnements va se poser.
Avec la guerre en Ukraine, c’est finalement toute la stratégie dans les pays émergents qui va devoir être repensée. Le camp des anti-investissements dans les pays émergents va être très largement renforcé par les déboires de Renault en Russie. Il y a dix ans, tout le monde semblait d’accord pour dire qu’un constructeur incapable de se développer dans les BRIC était peu soutenable. Depuis 2020, nous disons l’exact inverse. Parce que des constructeurs ont subi des revers en Chine. La Russie, le Brésil et l’Inde restent des marchés très compliqués, comme la Malaisie, l’Indonésie, l’Iran…
L’autre élément est lié à la restructuration des chaînes d’approvisionnement par rapport aux risques géopolitiques. La question de la relocalisation des approvisionnements va se poser. Quelle est la soutenabilité de vos fabrications si vous continuez d’être dépendants de semi-conducteurs taïwanais ? C’est une question qui a déjà été clairement posée par la crise du Covid-19. L’épisode ukrainien va renforcer ces interrogations. La stabilité politique de la Turquie n’est pas inouïe… Si l'on devait renoncer aux importations de composants turcs, la France ne serait-elle pas dans la même position que l’Allemagne vis-à-vis de l’Ukraine ?



