Il faut ressusciter le dormeur Duval ! Marqué par des années de sous-investissements et de dérives managériales, Aubert & Duval est depuis fin avril entre les mains d’un consortium inédit : Airbus, Safran et Tikehau ACE Capital. Cette opération de sauvetage de l’ancienne division du groupe Eramet aboutit, après plus de trois années d’âpres négociations, ralenties par la pandémie, l’attente du feu vert de différentes autorités de la concurrence et les débats liés au montant de la transaction.
«Depuis mon arrivée, j’ai fait le tour de tous les sites et rencontré tous les salariés, assure Bruno Durand, un ancien de Safran arrivé aux commandes de l’entreprise, dans un entretien exclusif accordé à L’Usine Nouvelle. J’en retiens qu’ils aiment leur société et ses produits, mais que ce sont des gens qui ont souffert.»
In fine, le trio de repreneurs s’empare pour 95 millions d’euros d’un champion stratégique pour des pans entiers de l’industrie française. Aubert & Duval fournit des aciers spéciaux, des superalliages et des métaux hautes performances pour les pièces de moteurs de Safran, destinés aux Airbus et aux Rafale de Dassault Aviation. Il approvisionne aussi les sous-marins de Naval Group, les centrales nucléaires de Framatome, ainsi que certains équipements de l’industriel de défense Nexter.
Modernisation globale
Si les acteurs de l’aéronautique se sont portés au secours de l’entreprise, c’est qu’elle était marquée ces dernières années par une profonde crise liée à des problèmes de qualité des pièces. Bruno Durand évoque une «arrogance» ayant conduit à prendre des décisions à la place des clients, voire des «falsifications» de documents sur fond de pression managériale croissante. «On peut désormais affirmer que la crise qualité est finie», soutient le président, qui doit regagner la confiance des clients. Fort d’une nouvelle équipe de managers issus de Safran, d’Airbus et d’ailleurs, l’entreprise va s’atteler à tirer profit de la croissance de ses marchés. Elle vise un chiffre d’affaires de 650 millions d’euros cette année, contre 553 millions en 2022.

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Aucun effort n’avait été engagé pour faire d'Aubert & Duval une société à part entière, avec une culture propre. Nous avons entamé ce travail.
— Bruno Durand, président d'Aubert & Duval
En quoi consiste ce plan de redressement, évalué entre 300 et 350 millions d’euros ? D’abord dans une remise à plat de la culture du groupe. «Aubert & Duval a jusqu’à présent été une somme de PME, présentes sur des produits similaires, regrette Bruno Durand. Aucun effort n’avait été engagé pour en faire une société à part entière, avec une culture propre. Nous avons entamé ce travail.» Droit à l’erreur, réorganisation visant à mettre un terme aux relations de concurrence entre les sites... Le nouveau patron le résume ainsi : «Nous devons faire un Aubert & Duval à partir d’une société marquée jusque-là par la présence de silos.»
Le rebond passera aussi par une modernisation globale qui touche les cinq implantations françaises : Les Ancizes et Issoire (Puy-de-Dôme), Pamiers (Ariège), Firminy (Loire) et Imphy (Nièvre). Il faut rénover des bâtiments, renouveler des équipements devenus vétustes. Dans les usines du Puy-de-Dôme, il faudra muscler les capacités d’élaboration sous vide, destinées aux matériaux les plus complexes tels que les superalliages pour l’aéronautique et le nucléaire. De nouvelles lignes de traitements thermiques y verront le jour, ainsi qu’à Pamiers. Dans ce dernier site, une presse sera changée, pour un investissement de 50 millions d’euros.
Digitalisation accrue
En parallèle de cette remise à niveau de l’outil de production, une attention particulière sera portée sur les méthodes de contrôle qualité, tous sites confondus. «En métallurgie, ce sont les mêmes depuis cinquante ans, déplore Bruno Durand. On peut aller plus loin dans la digitalisation des processus, en ajoutant de l’algorithmie et de l’intelligence artificielle pour analyser les données.» Une marche technologique à ne pas rater pour gagner les contrats de demain face aux métallurgistes concurrents américains et chinois. Autre amélioration en vue : mettre au goût du jour un système informatique datant d’il y a plus de vingt ans. Les sites seront très vite liés par un ERP unique, contre trois aujourd’hui.
Quid de l’emploi dans cette «reconquista» ? «Nous n’allons pas supprimer d’emplois car les marchés sont là, dans l’aéronautique, la défense et le nucléaire, soutient Bruno Durand. Il y aura des embauches, mais elles seront modérées.» Le dirigeant prévoit une centaine de recrutements par an au cours des deux ou trois prochaines années, ce qui portera l’effectif à 3900 salariés. Depuis la pandémie, 400 personnes ont quitté l’entreprise, dont une majorité dans le cadre d’un plan de sauvegarde de l’emploi. Les équipes apaisées, les boulons resserrés, Aubert & Duval cherche en particulier à augmenter sa production de titane. Si l’aéronautique, qui représente 70% du chiffre d’affaires, offre un boulevard à ses solutions tendant à alléger les appareils, le groupe souhaite se renforcer dans la défense et le nucléaire. Reste à espérer que le trio de repreneurs mènera tambour battant cet immense chantier.
Le cas difficile d’Ecotitanium
C’est l’un des dossiers prioritaires d’Aubert & Duval : relancer sa filiale Ecotitanium. Unique en Europe, l’usine implantée à Saint-Georges-de-Mons (Puy-de-Dôme) fabrique des lingots de titane de qualité aéronautique en recyclant des chutes de métal. Stratégique, au moment où tous les industriels cherchent à se sevrer de leurs approvisionnements en titane russe.
Sauf que le site inauguré en 2017 n’a jamais réussi à tourner à pleine capacité. Pendant la pandémie, il a été placé sous cocon, faisant perdre des compétences. L’an passé, l’usine, d’une capacité maximale de plusieurs milliers de tonnes de titane, n’a fonctionné qu’à 20%. «C’est un bel outil, reconnaît Bruno Durand, le président d’Aubert & Duval. Le principe est bon, à condition d’avoir les copeaux et une bonne maîtrise de ce processus.»
Sur le plan industriel, le groupe en est encore loin. Le dirigeant se donne trois ans pour redémarrer le site. Des discussions sont en cours avec Safran et Airbus pour récupérer les copeaux de leurs sous-traitants. Actuellement, les déchets partent aux États-Unis. Le titane recyclé, qui exige de faire fondre le métal sous vide par un flux de plasma, reste plus cher que les autres modes de production. Mais il pourrait répondre aux besoins de diversification des industries souveraines comme la défense et le nucléaire.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3722 - Septembre 2023



