Reportage

Au pays des volcans, à Riom, Hermès inaugure un nouvel écrin pour ses talentueux maroquiniers

Une maroquinerie d’Hermès c’est un « bel endroit où l’on fabrique de beaux objets». La 23e manufacture de cuir de la maison de luxe sur le territoire français inaugurée le 13 septembre 2024 à Riom (Puy-de-Dôme), ne déroge pas à la règle. Reportage.

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Manufacture Hermes à Riom
Hermès a inauguré sa 23e manufacture française le 13 septembre à Riom, en Auvergne.

D’un geste précis et vif, le poinçon d’acier vient percer le cuir, il trace la route de l’aiguillée de fil de lin ciré qui permet de coudre le rabat sur lequel sera fixé la poignée d’un sac «Birkin». A la manœuvre, Christine, une sellière-maroquinière expérimentée d’Hermès. En réalité Christine ne nous a pas parlé de poinçon mais «d’alêne», et là où le profane n’a vu qu’un rabat, Christine a posé une «enchasse». Toutes ses coutures font l’objet d’un soin extrême : à chaque extrémité elle double les deux derniers points puis pour l’aplanir tout du long la martèle à l’aide d’un petit marteau de métal sur une plaque de marbre. Les tranches des pièces de cuir sont elles chauffées, poncées, teintes puis cirées. La fixation des fermoirs fait l’objet d’un travail tout aussi précis avec une opération dite de «perlage» qui permet de fondre les clous de métal dans la plaque qui les accueillent. Pénétrer dans une maroquinerie d’Hermès c’est découvrir un monde à part avec son langage, ses codes, son sens du détail extrême.

Réhabilitation soignée

Et un mantra : une fabrication faite pour durer. «Nos sacs doivent être esthétiques et solides», résume Guillaume de Foucault responsable supply chain du Pôle Auvergne des maroquineries d’Hermès. Un poste qui voit ses missions renforcées puisque la maison de luxe étoffe sa présence sur place. Elle a inauguré le 13 septembre 2024  une nouvelle maroquinerie à Riom après celle de Sayat à une quinzaine de kilomètre de là qui est déjà en activité depuis 20 ans. C’est la 23e maroquinerie sur le territoire français d’Hermès qui en ouvre une par an avec la régularité d’un métronome. En 2025 ce sera au tour de l’Isle d’Espagnac en Charente, en 2026 de Loupes en Gironde, en 2027 de Charleville-Mézières dans les Ardennes.

Manufacture Hermès RiomGuillaume Amat - Hermes
Manufacture Hermès Riom Manufacture Hermès Riom (GUILLAUME AMAT)

Vitesse ne rime pas avec précipitation car chaque projet nécessite un long travail. Le projet de la manufacture de Riom a été lancé il y a quatre ans. Deux ans pour finaliser le projet et obtenir le permis de construire, deux autres pour la rénovation, car l’atelier s’est installé dans un des anciens bâtiments de la manufacture des tabac de Riom. Une ancienne friche entièrement réhabilitée qui au-delà des bâtiments dédiés à Hermès accueille désormais aussi des logements. Les bâtiments classés ont été conservés et entièrement réhabilités.

Dans le grand hall d’accueil, plusieurs poutres en béton ont été découpées pour permettre la création d’un grand atrium autour duquel s’organisent trois niveaux d’ateliers. Baignés de lumière naturelle, ils accueillent des tables à hauteur réglables dotés d’éclairage de précision que chaque artisan peut régler à sa guise. Les anciennes poutres de l’atrium servent désormais de banc dans le jardin et les pièces de métal d’autres espaces restructurés ont été utilisées pour les bordures. Classée, la façade rythmée de larges ouvertures a été conservée comme à l’origine à l’exception des fenêtres du rez-de-chaussée qui ont été prolongées jusqu’au sol. Le réseau de chaleur de Riom a été amené jusqu’au bâtiment, l’ensemble a été isolé. «Construire durable, cela coûte 30% plus cher» affirme Axel Dumas, le PDG d’Hermès qui réaffirme au passage la doctrine de la maison «construire de beaux objets dans de beaux endroits.». On ne saura rien en revanche du montant de l’investissement global qui semble relever du secret d’Etat.

Hermès
Hermès Hermès

L'humain, clé du développement

Si l’ouverture de la manufacture de Riom a pris quatre ans, ce n’est pas seulement pour une question immobilière car le nerf de la guerre chez Hermès ce sont les compétences. Il faut 18 mois pour former un maroquinier et cinq ans pour qu’il maîtrise parfaitement son travail. La manufacture de Riom a donc débuté dans une première usine éphémère avec un noyau de formateurs expérimentés venus de Sayat. Le site définitif comprend une école des savoir-faire, un CFA maison qui accueille principalement des personnes en reconversion.

Jason, 23 ans, spécialisé dans la découpe des peaux, était soudeur, Florie 30 ans, qui est en formation sellerie-maroquinerie depuis 4 mois travaillait dans le social, l’un de ses collègues dans l’hôtellerie, un troisième, ancien dessinateur dans un cabinet d’architecte, avoue désormais «une passion pour ce nouveau métier». Si on compte une majorité de femmes dans les ateliers, quelques garçons ont aussi plongé. Toutes et tous ont été recrutés via des tests avec l’aide de France travail qui prend en charge la rémunération des trois premiers mois de formation, puis ils basculent sur un CDD Hermès pour le reste de la période d’initiation avec trois mois de plus dans l’école puis 12 mois sur un poste dans différentes ateliers où ils bénéficieront d’un tuteur.

Si la main reste l’outil clé de la maison, pour Olivier Fournier, membre du comité exécutif d’Hermès, «il ne faut surtout pas non plus oublier l’œil». Jason examine attentivement chaque peau (celle d’un veau permet de fabriquer deux sacs d’un format de 25 à 30 cm) en isolant les petits défauts pour décider comment positionner le faisceau laser de sa machine de découpe numérique. Pas question d’avoir une différence de grain d’un côté à l’autre du même sac ou d’envoyer en couture une pièce de découpe portant la moindre griffure.

Des implantations courtisées 

Chaque maroquinerie d’Hermès est conçue sur le même modèle de taille que celle de Riom : elles accueillent 300 collaborateurs, 260 artisans et 40 salariés pour l’encadrement et les fonctions supports).  «Au-delà, il n’est plus possible d’appeler tout le monde par son prénom», justifie Axel Dumas qui ne cache pas qu’il est très courtisés par les élus locaux, enthousiaste à l’idée d’accueillir ses implantations.

Lors du discours d’inauguration de Riom, il a même expliqué avoir reçu des avances pressantes de Gaston Flosse pour créer un atelier à Tahiti. Selon l’ex-homme fort de Polynésie, Hermès y aurait été plus près de ses clients asiatiques. L’affaire ne s’est pas conclue.

La logique d’Hermès est de créer des pôles régionaux pour mettre en synergie deux ou trois maroquineries en créant un bassin de compétences avec des formations maison. La division maroquinerie lancée en 1923 avec le sac Bolide (toujours au catalogue) pour pallier l’attrition de la demande en selles de cheval avec l’avènement de l’automobile poursuit son développement. Au rythme d’une maison qui n’a pas décidé de transiger sur la qualité et sait cultiver la rareté. «Lorsque j’étais jeune, 55 % du chiffre d’affaires de la maison provenait de la soie, 9 % de la maroquinerie, aujourd’hui les chiffres se sont largement inversés», rembobine Axel Dumas devant sa manufacture toute neuve. Les flonflons de la fanfare conviée pour l’inauguration se déversent depuis les hauteurs de l’atrium, c’est la fin de l’après-midi en Auvergne, une nouvelle aventure commence. Ce soir on trinque pour fêter le nouvel écrin, lundi on se remet au travail. Au bout du monde, les afficionados de la marque attendent impatiemment leurs sacs.

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