«C’est un petit composant, qui représente 10 emplois à temps plein, mais sans lequel il n’y a pas de munition d’artillerie gérée en vol par sa fusée. Cette pile amorçable vient alimenter l’intelligence de la munition, comme un petit altimètre permettant de déclencher à la bonne hauteur l’obus tiré par le Caesar», résume Christophe Nicolas, directeur commercial et des programmes chez Aerospatiale Batteries (ASB). La fabrication de ce composant stratégique vient d’être rapatriée sur le site d’ASB de Bourges, dans le Cher. «Le principal fabricant, Thales, assurait la production de ces piles à Eindhoven, aux Pays-Bas. Mais son unique fournisseur américain d’électrolyte, composant crucial, a imposé un volume minimal incompatible avec la production, ce qui menaçait directement l’activité», explique le directeur.
La course à l’indépendance sur l’électrolyte
Soucieux de garantir l'indépendance de l'artillerie française, ASB s'est saisi de cet épineux dossier. Leader mondial de la pile thermique, cette entreprise détenue à 50/50 par Airbus et Saft (TotalEnergies) compte 450 salariés à travers le monde (dont 186 salariés à Bourges), pour un chiffre d’affaires de 80 millions d’euros (47 pour le site berrichon). «Nous avons quatre filiales, MSB en Ecosse depuis 1996, ATB aux Etats-Unis depuis 2006, et depuis 2016 deux filiales ont été créées en Inde pour accompagner le contrat Rafale via ses armements MBDA», précise Christophe Nicolas.
Grâce à son expertise, à l’appui de Thales et au soutien de la Direction générale de l’armement (DGA), ASB a réuni les ressources financières et de R&D pour trouver en un temps record un électrolyte de substitution à partir de sources françaises. «La DGA a financé le transfert de production, dans le cadre de l’obsolescence des fusées qui équipent le Caesar. Et nous avons trouvé deux électrolytes aux performances au moins égales à celle du fournisseur américain», se réjouit le directeur.
Capacité de 50 000 piles d’ici fin 2023
Les tests ont permis de qualifier les électrolytes avant l’été 2022 et les 30 machines du site Thales d’Eindhoven ont été déménagées à Bourges juste avant Noël dernier. «Nous n’avons pas attendu l’agrandissement de notre usine pour absorber le capacitaire, nous avons intégré toute la production dans les salles sèches existantes. Nous fabriquons déjà et testons». Objectif : produire à un rythme de 50 000 piles par an d’ici fin 2023, et pousser la cadence jusqu’à 80 000 en deux équipes d’ici 2024. «Nous avons déjà des clients italiens, coréens, indiens(…) qui ont signé avant la fin de la qualification, car ils connaissent ASB pour ses piles thermiques», souligne Christophe Nicolas, pour qui cette nouvelle production augure de belles perspectives de croissance.
«Une fois que nous aurons la maîtrise totale de cette technologie pour assurer la production en série, nous lancerons un plan R&D pour proposer sur le marché des piles amorçables plus compactes, pour les fusées de moyen calibre, toujours avec le soutien de la DGA et du principal fabricant de fusées électroniques en France», ajoute le directeur. L’acquisition d’un terrain de 20 000 m² à Bourges dotera ASB d’une nouvelle usine d’ici fin 2024, un tremplin à cette diversification. «Nous allons également dupliquer notre ligne de production en Inde, où nous pourrons attaquer le marché du low-cost avec nos piles "made in India", contrairement à la production robotisée de nos concurrents sud-asiatiques, qui se nourrissent en Inde pour attaquer le marché européen».



