Alors que l’Organisation maritime internationale (OMI) s’est fixé comme objectif de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 50% à l’horizon 2050, cet objectif ne paraît pas compatible avec celui, européen, d'atteindre la neutralité carbone à cette date. Ni avec les engagements nationaux de la plupart des grands pays. Des entreprises parmi les plus importantes – Amazon, Brooks Running, Frog Bikes, IKEA, Inditex, Michelin, Patagonia, Tchibo et Unilever -, réunies au sein d’un nouveau réseau, baptisé coZEV (Cargo owners for Zero emission vessels) en partenariat avec l’ONG Aspen Institute, ont annoncé le 19 octobre à Washington (Etats-Unis) un geste fort : transférer tout leur fret sur des navires zéro carbone en 2040.
"Le réseau coZEV change le discours sur les solutions climatiques dans le transport maritime, a déclaré Dan Porterfield, président de l'Aspen Institute. Le transport maritime, comme tous les secteurs économiques, doit se décarboner rapidement si nous voulons résoudre la crise climatique, et les entreprises multinationales être des acteurs clés pour catalyser une transition énergétique propre dans le transport maritime. Nous applaudissons l'ambition coZEV 2040 et les signataires de la déclaration pour leur leadership, et nous exhortons les autres propriétaires de fret, acteurs de la chaîne de valeur et gouvernements à se joindre à nous."
Pour réduire les émissions du Scope 3, changer de carburant ne suffit pas
Aujourd'hui, le transport maritime alimenté au fioul lourd émet chaque année 1 milliard de tonnes de CO2 – "autant qu'un pays du G7 ou que toutes les centrales électriques au charbon des États-Unis réunies", rappelle coZEV dans un communiqué. Le transport maritime totalise actuellement 3% des émissions mondiales, mais si rien ne change cette part pourrait atteindre 10 % d'ici 2050. Alors certains armateurs se sont mis en ordre de marche pour trouver des solutions bas-carbone, avec CMA-CGM et Maersk comme moteurs. Mais commander des porte-conteneurs au GNL ne suffit pas. Si ce changement de carburant supprime le souffre et une partie des polluants, il réduit les émissions de CO2 de seulement 15 à 20%. Et encore, certaines études semblent montrer le contraire, en tout cas dans les camions. Les biocarburants ne seront pas suffisants non plus.
"Nous recherchons les bonnes solutions, mais actuellement les améliorations n’avancent que sous la contrainte des réglementations. Les compagnies maritimes attendent bien souvent le dernier moment pour agir, regrette Géraud Pellat de Villedon, responsable RSE pour la supply chain de Michelin. En tant que chargeurs, nous sommes à la recherche de solutions concrètes, avec un objectif ambitieux de réduire nos émissions sur le Scope 3. Nous sommes prudents sur les biofuels, car ces projets pourraient venir en concurrence avec l’alimentation."
Unilever s'est engagé à atteindre zéro émission nette dans l'ensemble de sa chaîne de valeur mondiale d'ici à 2039. Or, la logistique et la distribution représentent 15% de ses émissions globales de gaz à effet de serre. "Les prochaines années offrent des opportunités passionnantes et importantes pour exploiter la technologie et l'innovation dans l'industrie du transport maritime, et il n'y a vraiment pas de temps à perdre", a déclaré Michelle Grose, responsable de la logistique chez Unilever à Washington.
Abandonner le gigantisme et utiliser la force vélique
coZEV ne veut pas seulement travailler avec les armateurs sur de nouvelles technologies permettant de réduire les émissions de CO2, comme l’hydrogène ou l’ammoniac, dont on ne sait si elles pourront un jour propulser des porte-conteneurs transportant plus de 20 000 boites sur de très longues distances.
"Il faut décarboner des lignes entières et revoir ce monde du gigantisme qui a des effets négatifs, demande Géraud Pellat de Villedon. Nous avons créé des hubs qui seuls peuvent recevoir ces navires géants. Il faut ensuite transférer la marchandise sur des bateaux plus petits pour atteindre la plupart des ports, dénonce-t-il. La décarbonation passera aussi par des navires plus petits et des routes point à point, qui permettront de diminuer les stocks et d’être au plus près de nos usines. Et nous pourrons plus facilement utiliser la force vélique. Les petites unités sont plus facilement décarbonables."
Michelin, comme Bénéteau, Manitou, Renault et Hennessy, s’est d’ailleurs impliqué dans le projet Neoline. Celui-ci prévoit de naviguer fin 2023, alors que la construction de son premier cargo à voiles va débuter dans les prochains mois. Le Canopée de Zéphyr & Borée, un concept de cargo ailé basé sur des technologies issues de l'aéronautique, en est un autre exemple. Une autre initiative, annoncée par France Supply chain et l’Association professionnelle des chargeurs (AUTF) le 14 octobre, engage les donneurs d'ordre. "Un groupe déjà constitué de 11 chargeurs, et amené à s’agrandir, s’engage à charger, dès 2024, une série de porte-conteneurs majoritairement propulsé à la force du vent, pour une ou plusieurs liaisons hebdomadaires transatlantiques entre l’Europe et l’Amérique du Nord". Sur la route vers un transport maritime zéro carbone, prendre quelques bords est insuffisant, il faut avancer toutes voiles dehors.



