InfoChimie magazine : Qui est Alsachimie, cette jeune société dont vous avez pris la direction, il y a deux ans ?
Frédéric Fournet : Alsachimie est effectivement une jeune entreprise de deux ans d’existence, mais en réalité, elle est implantée depuis plus de 65 ans à Chalampé, en Alsace. Les actifs d’Alsachimie dans la chaîne nylon étaient auparavant intégrés à 100 % dans le groupe Solvay. Suite à la vente de la branche polyamide de Solvay et aux restrictions émises par la Commission européenne, ces actifs ont été réunis, le 1er février 2020, dans Alsachimie qui est donc une coentreprise entre BASF et Domo, avec un statut de SAS. Le chiffre d’affaires réalisé est de 300 millions d’euros pour un effectif de 640 personnes.
Quelles sont exactement les missions d’Alsachimie ?
F.F. : Alsachimie est le propriétaire de la plateforme industrielle de Chalampé, qui est aussi connue sous le nom de plateforme WEurope. Il y exerce des activités de production ou tolling pour ses actionnaires – BASF et Domo – et de gestionnaire de plateforme. Dans le détail, nous sommes spécialisés dans la fabrication du sel de nylon par condensation d’acide adipique et d’hexaméthylène diamine (HMD), et de certains intermédiaires dont l’acide adipique justement, l’olone, l’acide nitrique et des coproduits tels que des di-acides et de l’AGS (adipique-succinique-glutarique). Mais Alsachimie accueille aussi d’autres acteurs sur sa plateforme, en particulier la société Butachimie, qui est le partenaire majeur et historique, avec lequel nous avons de nombreuses synergies. On ne peut pas vivre l’un sans l’autre ! Butachimie est en effet une coentreprise 50/50 entre BASF et Invista, spécialisée dans la production d’adiponitrile, qui sert à fabriquer de l’HMD. Quant à l’atelier d’HMD sur le site, il est opéré par Alsachimie pour le compte de Butachimie. Le sel de nylon produit sur la plateforme est ensuite livré à BASF et à Domo, qui vont produire du polyamide 66 en aval dans leurs propres unités.

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9 Avril 2026
Pétrole Brent contrat à terme échéance rapprochée$ USD/baril
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Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
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Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en dollars$ USD/baril
En tant que gestionnaire de plateforme, Alsachimie exerce des activités de prestation de services telles que de la livraison de vapeur, d’air comprimé, d’azote… Nous sommes propriétaires des voies ferrées et assurons, à ce titre, des prestations de logistique. Nous proposons également de la surveillance et du gardiennage. À ces services contractuels pour tous les partenaires de la plateforme, nous pouvons ajouter des services optionnels, comme de la maintenance ou de l’élimination de déchets.
Alsachimie a donc une vision très industrielle pour le compte de ses partenaires et n’a pas vocation à se développer en propre par le biais d’acquisitions, par exemple.
Quelles sont les grandes matières premières consommées sur place ?
F.F. : Le gaz naturel arrive par pipe, de même que l’ammoniac produit par Borealis à 2 km au sud de la plateforme. Pour ce qui est de l’acide nitrique, nous produisons 20 % de notre consommation à partir ammoniac et le reste est acheminé par pipe par Borealis.
Le cyclohexane nous est livré par barge. Il peut venir de chez BASF en Allemagne, de pétrochimistes basés à Anvers ou du grand export. La plateforme est enfin un gros consommateur de butadiène ; plusieurs centaines de milliers de tonnes sont acheminées, chaque année, par barges ou par wagons.
Avez-vous d’autres partenaires que Butachimie sur la plateforme ?
F.F. : Effectivement, nous avons d’autres partenaires. On peut citer les groupes de gaz industriel Linde, qui nous fournit de l’hydrogène, et Air Products qui nous approvisionne en azote et en air enrichi depuis plus de vingt ans. Et nous sommes heureux d’accueillir un nouveau partenaire, B+T group, qui est une ETI allemande spécialisée dans la valorisation énergétique de déchets d’activité économique. Elle est en train de construire une unité qui brûlera des CSR (combustibles solides de récupération), qui sont des déchets non dangereux issus de refus de tri, pour nous fournir de la vapeur dans le cadre d’un contrat renouvelable sur quinze ans. L’unité qui devrait démarrer à la fin de l’année représente un investissement de 110 M€ pour B+T et de 4 M€ pour Alsachimie dans la mesure où nous avons dû installer de nouvelles infrastructures. C’est un projet très intéressant pour nous dans la mesure où il nous permettra de diversifier nos sources d’énergie et de nous apporter de la compétitivité, alors que nous sommes actuellement très exposés au gaz naturel. À terme, un tiers de notre énergie sera produit par B+T.
En janvier dernier, votre plateforme a été placée sous les feux des projecteurs, avec une visite du président Macron. Pouvez-vous rappeler le contexte de son déplacement ?
F.F. : Le président Macron s’est en effet déplacé sur notre site, à l’occasion de l’annonce - par BASF - d’un investissement de 300 M€ dans une nouvelle unité de production d’HMD. Alors qu’Alsachimie est déjà opérateur de l’unité d’HMD de Butachimie, nous serons également opérateur et exploitant de cette nouvelle unité pour le compte de BASF. La construction a commencé, début avril, et nous prévoyons un démarrage à la mi-2024. À cette unité sera adossée une nouvelle unité de production d’hydrogène de Linde, également en cours de construction. Avec cette nouvelle production d’HMD, Chalampé va devenir un acteur majeur du dispositif industriel de BASF dans la chaîne polyamide 66.
En conséquence, quel sera, dans les prochains mois, l’effectif global de la plateforme WEurope ?
F.F. : À terme, les six partenaires que sont Alsachimie, Butachimie, BASF, Linde, Air Products et B+T devraient employer quelque 1200 personnes. Et si on y ajoute les plus de 300 partenaires extérieurs qui travaillent en permanence sur la plateforme dans la maintenance, la logistique ou le conditionnement, l’effectif global atteint les 1500 personnes.
Est-ce qu’il reste encore du foncier disponible sur la plateforme pour l’accueil de nouvelles entreprises ?
F.F. : Pour l’heure, la plateforme qui est Seveso seuil haut dispose encore d’une quarantaine d’hectares disponibles, en particulier dans sa partie sud où des terrains n’ont jamais été industrialisés. Nous avons toujours des projets pour l’accueil d’entreprises, mais nous attendons de connaître les feuilles de route de décarbonation de nos actionnaires, BASF et Domo, pour voir s’ils n’auraient pas besoin de foncier pour réaliser des projets. En parallèle, il faut aussi estimer les besoins futurs de foncier pour permettre de la croissance interne. Dans tous les cas, nous voyons l’accueil de nouvelles sociétés comme des gisements de compétitivité permettant de diluer les frais fixes entre tous les acteurs.
À propos de décarbonation, avez-vous élaboré une feuille de route précise pour la plateforme ?
F.F. : À la fin des années 1990, la plateforme était connue pour être un très gros émetteur de protoxyde d’azote (N20), qui est un puissant gaz à effet de serre. Des investissements de plusieurs millions d’euros ont alors été réalisés. Alors que l’on émettait 600 000 t/an eCO2 en 2015, nous sommes passés à 400 000 t/an en 2021, soit une réduction de 30 %. En dépit de ces efforts, il va falloir décarboner encore la plateforme assez significativement, car nous allons être pris en étau entre la diminution des crédits carbone qui nous sont attribués dans le cadre de la directive ETS et la hausse du prix de la tonne de carbone. À cet effet, nous travaillons actuellement à l’élaboration d’une feuille de route de décarbonation à horizon 2030. Elle sera ambitieuse et basée sur des investissements, notamment dans des projets d’efficacité énergétique, dans la production d’hydrogène vert ou dans la captation de CO2.
Hormis ce sujet de la décarbonation, y a-t-il d’autres défis majeurs à relever pour une plateforme de production d’intermédiaires chimiques, comme la vôtre ?
F.F. : Pour ne parler que d’Alsachimie, notre trésor, c’est notre capital humain qui se caractérise par ses compétences, son engagement et son expérience. Mais aujourd’hui, entre le turnover naturel et les nouveaux projets, notre challenge est d’attirer de nouveaux talents. Nous estimons entre 50 et 60 le nombre de personnes à recruter. Ceci est d’autant plus difficile que nous n’appartenons plus au groupe Solvay et que nous sommes désormais une société de plus petite taille. C’est pourquoi nous essayons de développer notre marque employeur, notamment dans la presse. Nous mettons en avant une politique sociale avant-gardiste qui a été construite en partenariat avec nos partenaires sociaux. Nous travaillons sur le sujet de l’apprentissage en collaboration avec France Chimie Grand-Est, ainsi que dans la mise en place d’un certificat professionnel CQP logistique en région. Le recrutement est actuellement tendu, notamment sur les postes de maintenance car nous sommes en concurrence avec la Suisse ou l’Allemagne. Mais cela n’a jamais affecté le bon fonctionnement de nos installations.
Que pensez-vous de cette « stratégie plateforme » qui vise à regrouper les investissements dans le domaine de la chimie dans des lieux bien spécifiques ?
F.F. : J’y crois fortement. Le niveau d’acceptabilité de nouvelles zones chimiques Seveso, qui présentent un danger important mais dont le risque reste maîtrisé, est globalement faible et il montre l’intérêt d’implanter de nouvelles activités sur des plateformes existantes et reconnues. En effet, dans ces lieux, l’acceptabilité des communautés environnantes est plus élevée. C’est ce qui nous a permis d’installer B+T, et maintenant BASF, à Chalampé. Bien entendu, des enquêtes publiques ont été menées et nos dossiers instruits, mais tout cela s’est bien passé. Je ne suis pas sûr que ces investissements auraient pu être réalisés en partant d’un projet green field. La mutualisation crée des synergies, des échanges énergétiques. Par exemple, Butachimie tantôt importe, tantôt exporte de la vapeur. Seule une présence sur une plateforme peut permettre ce type de régulation.



