Un mastodonte des mers à quai sur les Chantiers de l’Atlantique. Ce 25 mars, le ciel bleu est parsemé de nuages poussés par une légère brise marine. Les Nazairiens en ont pris l’habitude ces dernières années, alors que l’activité bat son plein aux Chantiers. Livré en février, le MSC Virtuosa vient de quitter Saint-Nazaire, après les derniers réglages, pour rejoindre le Royaume-Uni et effectuer sa croisière inaugurale le 20 mai depuis Southampton, la première d’une série de mini-croisières de 3 et 4 nuits.
A l’horizon, sur les chantiers de l’Atlantique, deux autres paquebots en construction témoignent de cette activité intense pour livrer les commandes qui malgré la crise n’ont pas été annulées. Seules quelques livraisons ont été décalées dans le temps, comme celle du Virtuosa, prévue initialement pour octobre 2020. Aucune option n’est pour l’instant passée à la trappe.
FONTENAT Dominique Le MSC Virtuosa, dernier paquebot du croisiériste à utiliser le fuel. Photo Dominique Fontenat
Encore une dizaine de paquebots à construire d’ici 2025
Le carnet de commandes fermes et financées des Chantiers de l'Atlantique comprend encore une dizaine de paquebots, dont le dernier devrait quitter Saint-Nazaire en 2025. Pour l’entreprise, toujours nationalisée après l’échec de sa reprise par le concurrent italien Fincantieri, il y a également quatre sous-stations électriques pour les champs d’éolien offshore, quatre bateaux ravitailleurs à livrer d'ici à 2028 et le futur porte-avions, destiné à remplacer le Charles-de-Gaulle, en 2038. Naval Group (65 %) et les Chantiers de l’Atlantique (35 %) viennent de créer une co-entreprise pour ce projet. 8 000 personnes travaillent actuellement sur le chantier naval, sous-traitants compris. Quant à un nouvel acquéreur, rien ne sera décidé avant longtemps, et sûrement pas avant la présidentielle de 2022. A Saint-Nazaire, la crise sanitaire a eu un impact limité, malgré l’arrêt de la production au printemps dernier pendant un mois et le décalage de quelques livraisons. Le chiffre d’affaires 2020 s’élève à 1,6 milliard d’euros, contre 1,8 milliard en 2019.
Dix étages et 19 ponts
De près, le MSC Virtuosa est un immeuble moderne d’une blancheur immaculée comptant une dizaine d’étages et 19 ponts. A l’intérieur, des cabines avec un mobilier commun, mais une grande différence de confort entre la suite avec terrasse et les cabines basses, sans fenêtre et de petite taille. Pour relier les étages, des escaliers clinquants permettent d’accéder aux bars et salons, boutiques, spa, parc aquatique, restaurant, salles de spectacles et de jeu. Cet immeuble flottant fait 331 mètres de long, 43 mètres de large et son tirant d’eau est de 8 mètres 50. Il peut accueillir plus de 6000 passagers et 1698 membres d’équipage.
FONTENAT Dominique Une déco clinquante pour séduire les croisiéristes qui pourront consommer dans les restaurants, bars, boutiques et salle de jeu. Photo Dominique Fontenat
Chercher les économies d’énergie
C’est le dernier paquebot de l’armateur italo-suisse à recourir à une motorisation thermique au fuel. Sa puissance propulsive est de 2 x 20 MW. Les dirigeants de MSC et des Chantiers de l’Atlantique mettent en avant les progrès accomplis sur la consommation. "La série Fantasia comprenait 1650 cabines, contre 2421 sur le MSC Virtuosa et ils ont la même consommation de fuel, explique Henri Doyer, directeur de programmes MSC Croisières pour les Chantiers de l’Atlantique. Cela fait donc une économie de 40 % par passager. Nous avons travaillé sur l’efficacité énergétique, les profils, le carénage, l’air conditionné… Tous les paquebots sont équipés pour être branchés à quai et fonctionner à l’électricité. Le problème, ce sont les ports qui ne sont pas encore équipés."
Les Chantiers de l’Atlantique produisent également une assistance énergétique, avec un jumeau numérique du navire dans lequel toutes les données sont enregistrées. Le comparatif permet d’intervenir et d’ajuster la consommation. "C’est une partie de la solution avec des gains de 5 à 10 %." Ensuite, ce sera le World Europa, dont la livraison est prévue en octobre 2022. Ce sera le premier navire au GNL de la flotte MSC Croisières. Il permettra de réduire les émissions de CO2 d’environ 20 %, mais surtout de réduire de 99% les émissions de particules fines, d'oxydes d’azote et de soufre. Les 1% d'émissions résiduelles correspondent à la faible quantité de fuel nécessaire.
FONTENAT Dominique Une cabine type pour les touristes aux revenus plus modestes. Photo Dominique Fontenat
Gaz naturel liquéfié et pile à combustible
"Actuellement, nous avons passé trois commandes fermes de paquebots au GNL, se félicite Patrick Pourbaix, directeur général de MSC Croisières en France, Belgique et Luxembourg. Un paquebot de la série Mesaviglia, comme le Virtuosa, sera livré en 2023 et un sistership du World Europa en 2025." Ces trois navires garantissent 48 millions d’heures de travail aux Chantiers de l’Atlantique et ses sous-traitants et 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires.
MSC Croisières a signé un contrat de long terme avec Total, le 24 mars, pour l’acheminement de 45 000 tonnes par an de gaz naturel liquéfié (GNL) dans le port de Marseille, pour ravitailler ses bateaux. MSC travaille aussi main dans la main avec les Chantiers de l’Atlantique sur les futures technologies, au-delà du GNL. L’hydrogène dont tout le monde parle est une piste, mais il faut régler le problème de la sécurité et de la compacité. Son stockage demande 16 à 20 fois plus de capacité que pour le fuel, explique un expert. "Sur un petit ferry avec des routes définies cela fait sens, mais pas sur un paquebot, explique Henri Doyer. L’avenir est à la pile à combustible."
Sur le premier paquebot de MSC au GNL, des batteries devraient permettre d’utiliser l’électricité à quai quand les ports seront équipés. Mais la principale innovation sera un démonstrateur de pile à combustible à oxyde solide alimentée au GNL de 50 kilowatts, qui permet de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 25% supplémentaires par rapport à un moteur au GNL conventionnel.
FONTENAT Dominique Le premier paquebot de MSC au GNL sera livré en 2022. Photo Dominique Fontenat
Bientôt le retour de la croisière s’amuse
Sur les chantiers navals, la peur du vide a surgi quand ils ont vu ces paquebots avec des touristes contaminés au Covid-19 qui ne pouvaient plus accoster, comme un remake de l’Exodus. Personne n’a oublié les images de l’errance du paquebot Zaandam et de la quarantaine du Diamond Princess au Japon. Certains croisiéristes ont envoyé quelques paquebots à la casse, et après une, voire deux années blanches, les comptes risquent d’être catastrophiques pour la plupart d’entre eux.
Chez MSC Croisières, on maintient la barre et on assure que les touristes ne déserteront pas la croisière quand la crise sanitaire sera derrière nous. "Pour 2021, nous avons 50 % de réservations par rapport à 2019 et 80 % sur l’hiver 2021-2022, affirme Patrick Pourbaix. Nous avons repris les croisières le 16 août 2020 après l'approbation des autorités compétentes et la validation du protocole de santé et de sécurité. Nous avons limité le nombre de passagers à 70 % de la capacité, mais la jauge est plutôt à 50%. Chaque croisiériste et membre d’équipage est testé, la température est prise à l’entrée du restaurant." Plus de 40 000 passagers ont voyagé sur le seul des 18 paquebots de MSC en activité, le Grandiosa en Italie. 27 croisières et aucun cas positifs sur le navire. "On arrive à la conclusion inverse de celle qui avait prévalu pour le Diamond Princess, le paquebot devient l’endroit le plus sécurisé."
FONTENAT Dominique Les croisières reprennent lentement avec des normes sanitaires draconiennes. Photo Dominique Fontenat
Une pépite française
Il n’en reste pas moins que seulement 55 000 croisiéristes ont voyagé sur les paquebots de MSC en 2020, contre 2,5 millions en 2019. Et 2021 sera sans doute une nouvelle année catastrophique pour le monde de la croisière. Chez MSC, on défend le modèle qui permet de traverser la crise sans trop de dommages. Déjà, le transport de marchandises assure 85 % du chiffre d’affaires du groupe MSC, numéro 2 mondial derrière Maersk. L’activité de transport de conteneurs a été particulièrement lucrative pour les armateurs et continue de l’être. Le troisième croisiériste mondial met également en avant le modèle familial de l’entreprise, qui n’est pas cotée en bourse et qui investit ses bénéfices dans les nouveaux bateaux.
D’autres commandes seront certainement passées dans les prochaines années et les Chantiers de l’Atlantique devraient en bénéficier. "Le savoir-faire de Saint-Nazaire est supérieur à celui des Allemands et des Italiens, affirme Patrick Pourbaix. Il faudrait mettre plus en avant cette richesse nationale, c’est une pépite française et les Français ne le savent pas assez."



