«La séparation avec Sanofi ne change pas notre feuille de route, mais l’idée est d’accélérer.» Ce sont les mots de Ségolène de Marsac, nommée au printemps PDG d'Opella France. Après le feuilleton de la cession de la division Santé grand public de Sanofi, par le biais d’une acquisition de 50% du capital par le fonds américain CD&R, l’héritage de l’ancienne maison-mère est pleinement reconnu, assumé et valorisé. D’ailleurs, sur les boîtes de médicament du portefeuille, même celles actuellement en production sur les lignes, le nom Opella n’apparaît que progressivement, le temps d’écouler les stocks d’emballages déjà imprimés. La transition est tout sauf brutale, d’autant que Sanofi demeure actionnaire à 48%.
Aujourd’hui numéro 3 mondial de l’automédication, avec 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, 2 milliards de boîtes écoulées par an, et fort de 11000 collaborateurs dans le monde, Opella n’a de toute façon aucun intérêt à éluder son passé. Dès 2019, six ans avant la séparation, la division avait déjà bénéficié d’une forme d’autonomie au sein du leader pharmaceutique français, plus concentré sur les traitements innovants et spécialisés que sur les médicaments des «maux du quotidien», comme le décrit encore Ségolène de Marsac. Car Opella cible des segments thérapeutiques plus communs comme les pathologies hivernales, le traitement de la douleur, les allergies, le sommeil et le stress, ou encore les maux digestifs. Le nouveau groupe a désormais les coudées franches pour se développer, d’autant que l’arrivée de CD&R n’a visiblement pas remis en question la stratégie mise en place ces dernières années.
Doliprane en tête de proue
Il ne faut donc pas s’attendre à une révolution. Opella dispose de positions fortes et d’une centaine de médicaments dont certains comptent parmi les leaders sur leurs marchés respectifs. En France, le laboratoire se positionne largement numéro 1 du marché de la médication familiale, estimé à 6,8 milliards d’euros, avec une part de marché de 15,6%, loin devant le numéro 2 Cooper (6,7%) et le poursuivant Taisho (5,5%). L’ambition est évidemment de continuer à progresser, notamment avec la marque phare Doliprane qui génère 70% du chiffre d’affaires français d’Opella. Et l’Hexagone, qui représente 9% des ventes totales, demeure le deuxième marché mondial du groupe. Après les Etats-Unis.
Opella ne détaille pas ses chiffres par région mais ses ventes en Amérique du Nord évoluent autour du quart de ses ventes mondiales, principalement portées par le marché états-unien. Là-bas, personne ne connait le Doliprane, dont plus de 90% de la consommation est cantonnée à l'Hexagone, mais bien davantage l’antihistaminique Allegra, première marque mondiale d’Opella. La principale priorité tracée par Ségolène de Marsac pour la stratégie concerne l’e-commerce, un canal qui concentre «aujourd’hui près de 11% des ventes du groupe», avec une perspective de doubler d’ici à 2030. En France, où les ventes en ligne se limitent à «entre 1% et 2%», cela risque de prendre du temps. A l’inverse de nombreux pays, comme les Etats-Unis avec le canal de la grande distribution, les médicaments même en libre-service et sans prescription ne peuvent pas être délivrés hors d’une pharmacie. Ce qui limite, pour le moment, le potentiel de e-commerce aux seules pharmacies reconnues en ligne en France.
Ces ambitions dans le digital correspondent «à la consumérisation croissante» des médicaments contre les «maux du quotidien», selon la PDG d’Opella France, avec une proportion grandissante de patients pouvant directement acheter des médicaments sans passer par un médecin et sans avoir besoin de prescription pour traiter des petites pathologies courantes. D’ailleurs, Ségolène de Marsac parle plutôt de «patients-consommateurs». Le groupe se prépare ainsi à dé-lister certains de ces médicaments, en accord avec les autorités de santé, pour qu’ils puissent être accessibles directement sans ordonnance.
Opella, dont les dépenses annuelles de R&D s’élèvent à environ 4% du chiffre d’affaires, travaille en parallèle sur son portefeuille, avec comme objectifs en particulier de se renforcer encore dans le domaine du digestif, des allergies ou du sommeil. Autre piste de développement : étendre plusieurs marques, souvent très régionalisées, parfois pays par pays, sur d’autres territoires. Sur une centaine en portefeuille, Opella n’a aujourd'hui que six marques réellement mondiales.
100 millions d'euros d'investissement annuel
Industriellement, le laboratoire bénéficie aussi de l'imposant héritage de Sanofi, avec 13 sites industriels. Opella investit environ «100 millions d’euros par an sur l’ensemble des sites pour le maintien de l’activité et pour répondre aux exigences réglementaires», indique Rafik Amrane, directeur des opérations industrielles d’Opella, qui dirige 5000 salariés dans le monde, soit près de la moitié des effectifs.
En plus de cette enveloppe récurrente, les 13 sites bénéficient d’investissements spécifiques en fonction des développement. Des Etats-Unis au Vietnam, du Mexique au Japon en passant par le Brésil, la Tunisie, et plusieurs pays européens comme l’Allemagne et l’Italie, le laboratoire bénéficie d’une empreinte industrielle sur tous les continents pour servir directement ses marchés locaux. Pratique quand «75% de nos produits vendus dans une région du monde sont produits dans cette région», précise Rafik Amrane.
Le risque des barrières douanières
En France, Opella détient et opère deux usines. A Lisieux (Calvados), on y trouve «la Formule 1 du Doliprane, un de nos sites les plus performants au monde», s’enthousiasme encore Rafik Amrane. Cette usine de 200 salariés est entièrement focalisée sur la production du célèbre antalgique. Sur place, un investissement de 25 millions d’euros se finalise pour ajouter un granulateur et muscler les capacités.
Le second site français, qui s’étend à Compiègne (Oise) sur 22 hectares, fabrique aussi de grands volumes de Doliprane mais pas seulement. Cette usine de 500 salariés fabrique 500 références, pour un total de 140 millions de boîtes produites par an, et exporte 60% de ses productions, dont le quart vers les Etats-Unis. C’est d’ailleurs la seule usine au monde d’Opella disposant de l’autorisation pour produire pour le territoire américain. Une spécificité un peu inquiétante en raison des velléités de barrières douanières de l’administration Trump, même si rien n’est finalement encore acté.
Kais Landoulsi, le directeur du site précise que l’usine Compiègne fabrique seulement pour le territoire américain des «produits semi-finis». Les équipes françaises fabriquent donc des comprimés en gros qui sont ensuite «conditionnés sur notre site de Chattanooga», dans le Tennessee. Ce qui pourrait permettre d’esquiver les droits de douane. Et d'éviter un problème d’envergure pour cette nouvelle phase de développement d’Opella.



