Déçu par l’absence de mesures spécifiques dans le plan de résilience présenté par le Premier ministre Jean Castex, le 16 mars, le transport routier avait appelé à la mobilisation ce lundi 21 mars. Après des négociations qui ont duré 48 heures, le gouvernement a finalement décidé vendredi 18 mars d’allouer une enveloppe de 400 millions d’euros à l'atténuation des surcoûts du poste carburant des transporteurs. La menace de la grève est écartée, malgré quelques mouvements locaux lancés dans le Morbihan avant le week-end.
Cette enveloppe sera distribuée, comme demandé par les organisations syndicales, en fonction du nombre de véhicules et de leur tonnage. « L'aide va concerner plus de 500 000 véhicules et sera versée rapidement, pour renforcer la trésorerie des entreprises », indiquent les organisations patronales FNTR et TLF. Le barème prévoit, par exemple, 1300 euros pour les tracteurs routiers et 750 euros pour les camions dont la capacité est supérieure à 26 tonnes.
Le carburant représente 25% du coût de transport
De plus, le gouvernement s’est engagé à « sanctuariser » la remise de 15 centimes par litre de gazole ou par kilo de gaz. Elle ne sera pas intégrée dans les indices de répercussion, afin que les transporteurs en bénéficient directement. La TICPE (Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques) sera remboursée plus rapidement (tous les mois) et la DGCCRF doit renforcer les contrôles pour s’assurer que les variations des prix des carburants sont bien prises en compte dans les contrats de transport et que les délais de paiement sont respectés.

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Gazole France HTT€/litre
Bien entendu, cette enveloppe sera insuffisante si la hausse des prix des carburants poursuit son envolée. Surtout si elle dure. Sur les deux premiers mois de l’année, selon l’indice du Comité national routier (CNR) sur le gazole routier, les hausses de coût représentent 1500 euros par mois et par véhicule. « Et on n’arrive pas à les répercuter, dénonce Jean-Marc Rivéra, délégué général de l’Organisation des transporteurs européens (OTRE), qui regroupe les PME du secteur. Avec les hausses de salaires [accord pour une augmentation de 5% au 1er février et 1% au 1er mai, et la complémentaire santé, essentiellement], mais aussi le matériel, les péages autoroutiers et le carburant, c’est une hausse totale de 12 à 14% des coûts. Or nous n’arrivons qu’à répercuter des hausses de 3 à 7%. » Les entreprises de transport les plus fragiles, essentiellement les PME, sont donc confrontées à des problèmes de trésorerie.
Le carburant représente en moyenne 25% du coût du transport. « Il y a un risque de décalage de trésorerie qui va mettre en difficulté les entreprises, prévient Patrice Salini, économiste des transports. Mais il faut reconnaître qu’il est très difficile pour un gouvernement d’avoir une méthode. Il agit généralement au coup par coup. Il faudrait définir des règles du jeu. »
Les camions au gaz à l’arrêt
L’exemple d’une ETI comme le groupe Heppner, qui réalise 950 millions d’euros de chiffre d’affaires avec 80 sites en France et 14 à l’international, traduit les difficultés du métier. Le transporteur possède en propre une flotte d’environ 300 véhicules en France et 130 en Allemagne et aux Pays-Bas, mais sous-traite auprès de 8 000 sociétés locales pour environ 1200 véhicules. « La hausse du prix du carburant n’est jamais une bonne nouvelle, mais en France il existe quand même des mécanismes pour répercuter les hausses, relativise Cédric Frachet, directeur des opérations terrestres du groupe Heppner. Ce sont les petits transporteurs qui souffrent le plus et nous faisons attention à rémunérer normalement et rapidement nos sous-traitants pour éviter les défaillances. »
Cette flambée des prix du gazole et du gaz remet aussi en cause la transition énergétique amorcée par certains transporteurs. « L’avenir de la profession est un transport décarboné, reconnaîtCédric Frachet. Nous avons investi 15 millions d’euros en 2020, beaucoup dans le biogaz. La hausse des prix du gaz, qui ont été multipliés par trois, met à mal cette transition. Nous avons une centaine de véhicules au GNV. »D’ailleurs, « de nombreux véhicules roulant au gaz sont à l’arrêt, car il n’y a pas les mêmes mécanismes de compensation et de répercussion que sur le gazole, prévient Nancy Noël, déléguée générale adjointe de TLF (union des entreprises de Transport et logistique de France), qui n’avait pas signé les accords sur les hausses salariales. Mais il y a d’autres hausses, notamment sur l’AdBlue, les semi-conducteurs et les pneumatiques. » L’augmentation du prix des pneumatiques atteint aujourd’hui 30%.
Pénurie de chauffeurs
Mais les soucis de la profession ne s’arrêtent pas aux variations des prix du gazole et du gaz. Le transport routier souffre d’un manque d’attractivité du métier de chauffeur. Aujourd’hui, les 40 000 entreprises de transport emploient 700 000 salariés, mais en recherchent constamment. « L’objectif est de recruter 50 000 conducteurs dans les dix ans à venir, indique Jean-Marc Rivéra, délégué général de l’organisation des PME du transport routier. Nous avons des difficultés à attirer de nouvelles vocations, car le métier a perdu en attractivité et son image s’est dégradée. »
La pénurie a été atténuée provisoirement par la crise sanitaire, qui a engendré une baisse de l’activité. « Il faut vraiment travailler sur l’image du secteur, mais à force d’entendre le gouvernement parler du camion comme de quelque chose de polluant, cela devient difficile », dénonce Nancy Noël de TLF. A l’OTRE, on s’est toujours opposé à l’embauche de travailleurs détachés. « Si nous ne trouvons pas de travailleurs français, nous ne sommes pas contre l’embauche de chauffeurs étrangers, mais aux mêmes conditions »
La pénurie ne touche pas que la France, mais l’Europe entière. « Sur la question de l’emploi, c’est un secteur qui a toujours été marqué par un problème de recrutement, notamment sur le transport de longue distance, explique Patrice Salini. C’est un métier sous tension en permanence. Il n’enthousiasme pas les foules. Avec la baisse du chômage, il est encore plus difficile de trouver des chauffeurs routiers.» Et de rappeler que dans le passé, quand le service militaire existait encore, on formait des jeunes au métier de chauffeur de poids lourds. Ce métier ne fait plus rêver, surtout avec l’image dégradée qu’il véhicule depuis des années.
L’Allemagne touchée par la guerre en Ukraine
Si la guerre en Ukraine a des conséquences sur le transport routier européen, les entreprises françaises ne sont pas concernées. « La France a disparu du transport international européen depuis des années, rappelle Patrice Salini. La raison, c’est le déficit du commerce extérieur plutôt que la concurrence sur les salaires. » Chez Heppner, on évoque en revanche une véritable pénurie en Allemagne, avec un effet domino qui s’est inversé. « Les chauffeurs ukrainiens qui travaillaient en Pologne pour de meilleurs salaires sont repartis défendre leur pays et par ricochet, les chauffeurs polonais qui travaillent en Allemagne retournent chez eux », explique Cédric Frachet.
Le renchérissement du prix du transport routier pourrait-il bénéficier aux modes de transport alternatifs ? « Le fret ferroviaire pourrait en profiter, mais il faudrait qu'il soit capable d’offrir des services. Ils font de l’homéopathie au lieu de faire du structurel, s’insurge Patrice Salini. L’objectif de doubler les parts de marché, c’est quelque chose de colossal. On n’y arrivera pas. La dernière fois que l’on a annoncé une telle ambition, on a fini par diviser le trafic par deux ou trois. »



