Reportage

Urbanloop, le rêve de mobilité des ingénieurs nancéiens

À Nancy, étudiants, ingénieurs et urbanistes peaufinent un projet de déplacements du quotidien par propulsion des usagers dans des capsules individuelles.

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Des tests grandeur nature ont commencé à l’automne sur une boucle de 300 mètres, portés par l’espoir d’une concrétisation du projet.

En lisière de forêt, sur le plateau de Brabois, l’hippodrome de Nancy (Meurthe-et-Moselle) traverse un automne calme. Une pluie fine arrose gazon et tribunes. Sa quiétude tranche avec l’animation de la piste miniature adjacente, un rail en zigzag de 300 mètres, premier test grandeur nature du projet Urbanloop lancé par l’École nationale supérieure d’électricité et de mécanique (Ensem). Ces capsules propulsées dans des tubes sont un moyen de transport écologique dont l’ambition ne cesse de croître.

Urbanloop germe en 2017 dans l’esprit de Pascal Triboulot. Bloqué dans un embouteillage, le directeur de Lorraine INP, qui regroupe 11 écoles d’ingénieurs de Nancy et Metz (Moselle), imagine un mode de transport alternatif pour diminuer le nombre de voitures en centre-ville. L’Ensem de Nancy est la première à y réfléchir. Cinq contraintes sont définies : impact écologique et économique réduit, accessibilité pour tous, sécurité et faisabilité avec des briques technologiques existantes. « Immédiatement, les 186 étudiants ont voulu s’investir », se rappelle Jean-Philippe Mangeot, enseignant-chercheur à l’Ensem, aujourd’hui directeur d’Urbanloop.

Le patronyme a été choisi en opposition à Hyperloop, le train supersonique imaginé par le milliardaire Elon Musk qui veut transporter sur grandes distances des passagers à plus de 1 100 km/h dans des tubes à basse pression. «Urbanloop nourrit la réflexion contraire, précise François Rousseau, le directeur de Mines Nancy, installé dans l’une des salles de réunion d’un campus vidé par le confinement. Nous voulons optimiser les trajets du quotidien, ceux pour lesquels on perd le plus de temps.»

Des centaines de capsules en circulation

Pour réussir ce pari, Urbanloop mise sur une intelligence artificielle « simple » et sur la sobriété pour le coût des infrastructures et des matériaux. Plusieurs brevets ont été déposés pour les aspects modulaires de la construction, l’architecture globale et le système d’aiguillage. Assis à côté de François Rousseau, Jean-Philippe Mangeot commente la vidéo de présentation qu’il projette et détaille le concept. L’usager renseigne son trajet sur une application mobile qui génère un QR code. Lorsqu’il se présente à l’arrêt, ce scan déverrouille les portes. Le véhicule biplace le mène directement à destination, sans arrêt. Le plus grand défi réside dans la gestion des centaines de capsules de la flotte sur le réseau. «Le circuit est unidirectionnel, composé de boucles interconnectées sur lesquelles circule le matériel roulant. Un système d’aiguillage automatisé permet aux véhicules de passer d’une voie à une autre sans correspondance», détaille Jean-Philippe Mangeot.

Depuis le début du mois de mars, la crise sanitaire a redistribué les cartes. Un groupe d’étudiants des Mines réfléchit au respect des gestes barrières dans les véhicules. «Plusieurs pistes sont à l’étude, notamment un sas de désinfection à projection d’ozone», décrit Tom Derouet, actuellement en quatrième année. «Nous réfléchissons aussi à une lampe à ultraviolets pour détruire le virus ou à l’utilisation d’un désinfectant conjointement à une aération régulière », complète sa camarade de promotion Romane Lemaignen. Le projet progresse au rythme des idées. La capsule a été repensée pour accueillir les personnes à mobilité réduite.

Recherche active de financements

Trois laboratoires de recherche sont impliqués, ainsi que quatre écoles d’ingénieurs nancéiennes et l’université américaine de Cincinnati. Les étudiants de l’Ensem phosphorent sur la réalisation de la capsule, ceux de Télécom Nancy sur le poste d’aiguillage, Géologie Nancy sur l’infrastructure par géoradar, Mines Nancy sur la gestion des flux.

Encore à l’état de prototype, Urbanloop nourrit de sérieuses ambitions, qui déconcertent certains observateurs. La première boucle transportant du public est prévue pour 2024 et le développement commercial pour 2026. «Nous sommes en discussion avec plusieurs grands industriels des infrastructures», admet le directeur de Mines Nancy. Depuis son lancement, le projet a bénéficié de 500 000 euros de la région Grand Est, dans le cadre du Pacte grandes écoles. En début d’année, une société par actions simplifiée a été créée. L’université de Lorraine et la région Grand Est sont entrées au capital. Le coût du développement du projet est estimé entre 2 et 4 millions d’euros. Un montant qui pourrait évoluer. Pour réunir cette somme, Urbanloop espère capitaliser sur le label Deeptech, récemment attribué par la Banque publique d’investissement Bpifrance, et qui crédibilise le projet dans le milieu industriel comme institutionnel.

Les porteurs du projet ont déjà identifié leur cible de déploiement : les villes moyennes, les sites touristiques et les stations de ski. «Nous avons réalisé une étude qui montre qu’Urbanloop pourrait se substituer au bus, notamment dans les zones urbaines de 5 000 à 200 000 habitants», avance François Rousseau. Le rapport insiste sur le fait qu’en zone rurale, le coût sera de 1 million d’euros par kilomètre, contre 4 millions en zone urbaine. À titre de comparaison, celui du tramway et du métro s’établit à 20 et 100 millions d’euros par kilomètre, avec un débit de voyageurs bien supérieur.

En janvier 2021 débutera la construction d’une nouvelle boucle de plus d’un kilomètre sur une ancienne piste de karting située à Tomblaine (Meurthe-et-Moselle). « Des premières stations seront installées, ainsi que plusieurs capsules », se réjouit Jean-Philippe Mangeot. L’équipe d’Urbanloop espère battre, en mai prochain, le record du monde de la plus basse consommation énergétique au kilomètre pour un véhicule autonome sur rail. Une première étape avant une autre ambition sportive. Celle de capsules nancéiennes transportant les athlètes au sein du village olympique lors des JO 2024 à Paris.

Sécurité exigée

Si un grain de sable est susceptible d’enrayer la mécanique Urbanloop, c’est bien la lourde homologation sécuritaire. Indispensable pour que les capsules nancéiennes puissent accueillir du public en 2024, cette validation est réalisée par le Service technique des remontées mécaniques et des transports guidés (STRMTG). Pour répondre à ces contraintes, Urbanloop travaille avec l’entreprise spécialiste de la sécurité Ve2smart. En juillet 2020, une analyse préliminaire des risques et une version intermédiaire du dossier de sécurité ont été validées par le STRMTG et par la préfecture de Meurthe-et-Moselle. Une première étape encourageante, nuancée par Jean-Philippe Mangeot, le directeur d’Urbanloop : « Nous travaillons sur une seconde étape. Nous ne pourrons lancer d’éventuels travaux en ville qu’après sa validation. » Avant les premiers tours d’Urbanloop ?

Quatre écoles d’ingénieurs impliquées

  • École nationale supérieure d’électricité et de mécanique (Ensem)
  • École nationale supérieure de géologie
  • Télécom Nancy
  • École des mines de Nancy

Patrick Hatzig, vice-président de la Métropole du Grand Nancy chargé des mobilités
« Un moyen de transport complémentaire au tram »

  • Quelle est l’implication de la Métropole dans le projet Urbanloop ?
    C’est un projet intéressant que nous avons observé dès ses prémices. Nous sommes concrètement impliqués car nous avons 30 % du capital de l’entreprise. Récemment, nous avons voté en conseil métropolitain une prise de participation, qui peut paraître symbolique, à hauteur de 14 000 euros dans le projet.
  • Comment Urbanloop pourrait-il s’implanter dans la métropole ?
    Nous le voyons comme un moyen de transport complémentaire au tramway. Si je prends l’exemple du plateau de Brabois, les gens qui y accèdent en tramway doivent encore marcher quinze à vingt minutes pour arriver sur leur lieu d’études ou de travail. Ils privilégient donc la voiture. Urbanloop pourrait être en bout de chaîne : les gens descendent du tramway et sont acheminés grâce aux capsules.
  • Quel est le coût estimé de ce projet ?
    Nous tablons sur 10 millions d’euros d’investissement et de fonctionnement. Cela dépend du nombre de capsules. C’est un coût bas par rapport à d’autres systèmes.

 

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