Les syndicats de scénaristes américains (Writers Guild of America) ont manifesté pendant cinq mois cette année, notamment pour demander à ce que l’IA soit utilisée uniquement comme un outil de recherche et non en remplacement de ses membres.
D’autres acteurs du monde culturel accueillent en revanche ce nouveau phénomène les bras ouverts. C’est le cas du collectif français Obvious, qui crée des «œuvres d’art» à partir d’algorithmes, qu'ils signent avec la formule qui les a créées. Il a réalisé sa première exposition en février dernier, après avoir vendu, en 2018, une œuvre pour 432.500$ chez Christie’s. En avril 2023, c’est le photojournaliste Michael Christopher Brown qui dévoilait “90 Miles”, une expérience post-photographique sur Cuba générée par intelligence artificielle et publiée dans le magazine Polka.
Les entreprises ne sont pas en reste, puisque selon les prévisions de Forester, 60 % des travailleurs utiliseront en 2024 une IA pour effectuer leur travail et leurs tâches.
Un vrai risque d'uniformisation
Des démarches qui posent la question de l’impact, à long terme, de l’intelligence artificielle sur notre créativité. Dans le cadre d’une étude menée avec des scientifiques de Harvard et intitulée «Comment les personnes peuvent créer – et détruire – de la valeur avec l’IA générative», le Boston Consulting Group (BCG) s’est justement posé la question. Pendant une période de deux mois, le cabinet international de conseil en stratégie a fait travailler 750 consultants sur deux tâches : la création de produits innovants et les questions liées à la stratégie commerciale.
Résultat : si l’intelligence artificielle augmente les performances individuelles c’est-à-dire la qualité des réponses dans 90% des cas selon l’étude, c’est au prix d’une baisse de la diversité, surtout dans le cadre de travaux de groupe. En effet, face aux mêmes « prompts » (c’est-à-dire aux ordres donnés à l’IA), ChatGPT-4 aura tendance à donner des réponses similaires.
L’enseignement de cette étude pour François Candelon : «Il est préférable de s’appuyer sur des idées venant de créatifs et de les améliorer grâce à la machine. En effet, si l’IA produit de très bonnes idées, elles sont plus convenues, avec un vrai risque d’uniformisation», estime le directeur monde du BCG Henderson Institute, le think tank du BCG.
Vers la perte de compétences en entreprise ?
Une analyse partagée en partie par Gilles Vidal, directeur du design Renault, qui révèle que le constructeur automobile a commencé à utiliser des outils d’IA : «Si on demande à un designer de réaliser 20 variantes d’un très bon dessin, ces outils peuvent permettre de gagner du temps pour la partie laborieuse du travail. Mais, au final, c’est un être humain qui choisit le design et les réglages. Car l’IA n’est pas en capacité de produire quelque chose d’inédit et de créatif, ce qui est rassurant car cela signifie que nous avons encore besoin de l’esprit créatif humain».
Au-delà de l’aspect qualitatif, se pose la question, à long terme, de la perte des capacités créatives individuelles : «Comme toutes les technologies qui nous servent de béquille, l’IA peut, à terme, entraîner une forme d’atrophie musculaire. C’est pourquoi les entreprises vont devoir arbitrer entre les compétences qu’elles souhaitent garder et celles qu’elles sont prêtes à perdre», estime François Candelon. Dans tous les cas, rappelle le directeur monde du BCG Henderson Institute, ces bouleversements, qui touchent aux comportements et à l’identité professionnelle des personnes, nécessitent la mise en place de méthodes de gestion du changement. Car ajoute-t-il, nous n’en sommes qu’au début : « Nous entrons dans une période de révolution permanente au sein de laquelle Chat-GPT ne représente qu’une vaguelette par rapport à ce qui va arriver derrière et qui pourrait se matérialiser d’ici 3 à 5 ans, par l’arrivée d’agents autonomes ». Avec, derrière, de vrais choix de société qui se posent.



