Un peu moins de 80 jours pour faire le tour du monde, livré à la solitude et aux caprices de Dame Nature. Tous les quatre ans depuis 1989, depuis les Sables d'Olonne en Vendée, les meilleurs navigateurs de la planète partent à l'assaut de "l'Everest de la mer", dans la course en solitaire réputée la plus difficile au monde. A bord de leur IMOCA, des voiliers monocoques de 18 mètres de long, les skippers embarquent nombre d'instruments de mesures et d'objets connectés, et chaque édition apporte son lot d'innovations.
Toujours plus connectés, intelligents et sécurisés, les bateaux du Vendée Globe sont taillés édition après édition pour faire tomber les records. Ces véritables ordinateurs flottants exigent de leur occupant une connaissance poussée des technologies embarquées, si bien qu'une formation d'ingénieur est la plupart du temps présente sur le CV des participants.
Sur ces voiliers ultra-modernes, qui s'en vont tremper dans les mers les plus imprévisibles du globe, le prix de l'électronique comme sa place dans la navigation n'ont cessé de croître depuis la création de la course.
400 000 euros d'électronique embarqué
Capteurs, ordinateurs, appareillages,… L'ensemble de l'électronique embarqué sur les IMOCA représente un coût conséquent. "Environ 400 000 euros sur les 6 millions que coûte le navire", indique Paul Fraisse, directeur de NKE Marine Electronics (17 salariés, 2,6 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2019), un spécialiste des systèmes de pilotages automatiques et de capteurs. Et la part de l'électronique n'a cessé d'augmenter dans le prix des bateaux, poursuit l'entrepreneur breton. Depuis l'édition de 2000, elle a explosé, avec un tournant en 2008. "En 2000, un pilote automatique coûtait environ 7 000 euros. En 2008, ce prix est passé à 33 000 euros, avec la sortie de pilotes de précision s'appuyant sur des capteurs beaucoup sensibles. Pour l'édition 2016, on est passé à 93 000 euros en moyenne. Aujourd'hui, le pilote automatique le plus cher coûte 140 000 euros".
NKE marine electronics (Une table à carte servant à projeter les applications d'aide à la navigation, développée par NKE Marine Electronics)
Si la technologie a évolué, elle s'est aussi spécialisée. "En 2000, la technologie embarquée par Michel Desjoyeaux [vainqueur du Vendée Globe en 2000] était la même qu'un quidam sur son navire de plaisance, poursuit Paul Fraisse. On utilise aujourd'hui des capteurs océaniques militaires, qu'on achète à prix d'or."
"Gagner 1% de vitesse devient de plus en plus difficile"
"Le principal enjeu pour les entreprises qui développent les technologies d'aide à la navigation et pour les teams [l'équipe technique qui gravite autour d'un skipper, ndlr], c'est d'améliorer les performances et la sécurité de leur bateau, explique Paul Fraisse. "L'arrivée du pilote [automatique] a été une petite révolution. Sans pilote ou avec, c'est un différentiel de vitesse de l'ordre de 30%".
En atteste la durée de la traversée, sans cesse amendée depuis la création de la course : de 109 jours en 1989... à 74 jours en 2016. "Nul doute que le record va encore être battu cette année", assure Yann Penfornis, directeur de Multiplast, qui fabrique les foils des navires.
Pierre BOURAS (Armel Tripon à la barre de son IMOCA Crédit : Pierre Bouras / L'Occitane en Provence)
Mais comme celles du corps humain, les performances des IMOCA ne sont pas illimitées. D'abord parce que la course de voile en solitaire, comme toutes compétitions, est régie par des règles. "Le niveau d'autonomie des technologies est encadré, rappelle Paul Fraisse. Le pilote automatique ne peut pas régler les voiles pour s'adapter à l'angle du vent. Il ne peut pas non plus optimiser seul le cap du navire pour suivre la meilleure route. Ce sont des actions qui doivent être obligatoirement effectuées par le skipper. Les compromis se font donc entre la sécurité, le coût et la capacité du navigateur à exploiter le système." Dans ces conditions, gagner en performance relève de la gageure. "Gagner 1% de vitesse devient de plus en plus difficile et cher", souligne le patron de NKE.
Course à l'innovation
"Il y a vingt ans, nous étions deux acteurs sur la partie électronique. Aujourd'hui, nous sommes quatre, résume Paul Fraisse, cela illustre la place prépondérante de l'électronique dans les projets". Dernière innovation pour cette édition 2020, les capteurs à fibre optiques, une technologie empruntée à l'aéronautique. Ces sentinelles se sont multipliées le long de la coque et du mât. Comme une cuirasse connectée, des détecteurs ultrarésistants et ultralégers informent en temps réel le skipper des forces et des déformations subies par le bateau. "Ça va éviter la casse et permettre de moduler leur vitesse si le bateau tire trop, explique Paul Fraisse. Notre entreprise présente également deux innovations pour les pilotes auto, le mode gite et le mode vitesse. Le premier permet d'assurer l'angle d'inclinaison longitudinal, soit la façon dont le bateau doit rester pencher et reposer sus les foils. Le second permet de moduler la vitesse. En entrant la vitesse souhaitée, le pilote va conserver l'allure en jouant sur la direction du bateau."
La course à l'innovation ? "C'est une véritable compétition dans la compétition, sourit Paul Fraisse. Nous regardons ce que font nos concurrents et on espère faire mieux. Souvent, les teams embarquent deux pilotes automatiques. C'est le suspense, il faut qu'ils se servent du nôtre durant la course !"
Plus que jamais le 8 novembre prochain, aux côtés du vent et du talent des skippers, la technologie gonflera les voiles des IMOCA pour faire tomber, espérons-le, le record du breton Armel Le Cléac'h.



