Enquête

Pourquoi Elon Musk n’a pas perdu la tête en achetant 1,5 milliard de dollars de bitcoins

Le 8 février, un document de la SEC, le gendarme de la bourse américaine, révélait que la société d’Elon Musk, Tesla, avait investi pas moins de 1,5 milliard de dollars en bitcoins. Elle compte aussi accepter le paiement de ses produits dans cette monnaie digitale dans un « futur proche ». Quelles sont les motivations du dirigeant ? Son entreprise est-elle la seule à prendre des positions sur cet actif ?

 

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Elon Musk
Elon Musk a acheté massivement du bitcoin et propose que l'on s'offre ses Tesla avec.

Elon Musk a encore frappé. Après avoir révolutionné le monde de l’automobile, de l’espace, va-t-il désormais s’attaquer à la monnaie ? Le 8 février, le gendarme de la bourse américaine révélait que son entreprise Tesla avait investi pas moins de 1,5 milliard de dollars en bitcoins. Elle proposera dans un « futur proche » de payer ses voitures électriques dans cette monnaie digitale. Pourquoi ? Et la stratégie d'Elon Musk est-elle si iconoclaste que cela ?

Affirmer son idéologie

Premièrement, Elon Musk est cohérent avec lui-même et sa fibre libertarienne en s’engageant sur une crypto-monnaie (ou plutôt un "crypto-actif" suivant le vocabulaire de la BCE qui tient à rappeler que la monnaie est une prérogative de l’Etat). L’usage d’une monnaie qui ne serait pas gérée par les pouvoirs publics mais par les entreprises et les utilisateurs s’inscrit finalement dans la logique de ses nombreuses disruptions et sa conviction que les entrepreneurs sont le mieux à même de répondre aux grandes questions de la planète. Avec quelques subventions publiques tout de même (chacun a ses petites contradictions).

D’ailleurs, avant même d’annoncer des achats de bitcoins pour un peu plus de 7 % de sa trésorerie actuelle, il avait déjà fait le 4 février sur twitter la promotion d’une autre crypto-monnaie le Dogecoin. « Or le Dogecoin, est une très mauvaise crypto monnaie, même les spécialistes du sujet la considère comme un "shitcoin", une monnaie de m… », explique Cyril Bertrand, managing partner du fonds d'investissement Xange. Elon Musk ne l’ignore pas, il faut donc sans doute voir dans sa démarche une provocation, une manière de dire que chacun peut exercer cette prérogative de créer un actif digital, pour secouer le système financier et bancaire traditionnel qui n’entre qu’à reculons sur cette innovation.

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Diversifier sa trésorerie

La deuxième explication rédigée par Tesla est plus pragmatique. Il s’agit de diversifier les placements de sa plantureuse trésorerie de 19,9 milliards de dollars. Tous les spécialistes ne sont pas convaincus. « Oui pour diversifier ses placements, on peut acheter du bitcoin ou aussi…. du peso argentin ou des immeubles en Iran, on peut acheter n’importe quoi en fait…», tranche Florence Saliba, trésorière de Danone et présidente de l’Association française des trésoriers d’entreprise. Au sein de l’association, la démarche n’est pas considérée comme très orthodoxe. Officiellement la gestion de cash d’une entreprise doit privilégier la disponibilité à court terme et une volatilité la plus faible possible. Question liquidité, le bitcoin ne pose pas de problème mais pour la volatilité c’est une autre affaire. Le crypto actif est passé de 25 000 euros le 21 janvier à plus de 38 000 euros ce 9 février, après l’annonce d’Elon Musk. Mais lors des annonces de confinement début 2020, il pouvait dévisser de 50 % en quelques jours.

D’autres sont moins radicaux. « Ça ne me choque pas, témoigne Fabrice Dumonteil, le patron de Eiffel investment group, ce n’est pas idiot de se diversifier avec un peu de bitcoin pour sortir d’autres placements plus classiques et chercher plus de rentabilité.» D’autant que la hausse du bitcoin est logique au vu de toute la liquidité que les banques centrales déversent, qui ne crée pas d’inflation sur l’économie réelle mais se reporte sur certains actifs mobiliers ou immobiliers.  « Le nombre de bitcoins maximum est de 21 millions, il semble évident qu’il va continuer de progresser et si on peut assumer un peu de volatilité dans les douze prochains mois, c’est une proposition de valeur à laquelle il est difficile de résister», estime Cyril Bertrand. Nicolas Louvet, le PDG de Coinhouse, la première fintech française de crypto-actifs régulée par l’AMF et l'ACPR qui permet d’acheter et de conserver des cryptomonnaies, abonde dans ce sens. Coinhouse a ouvert une activité dédiée aux entreprises alors qu’elle ne s’adressait auparavant qu’aux particuliers. Il témoigne : « depuis septembre 2020, la part des personnes morales dans notre clientèle s’accélère. Ce sont plutôt des PME rentables, souvent de la Tech, mais nous avons aussi des ETI et quelques grands groupes qui ont le sentiment que ça vaut le coup de booster un peu leur trésorerie avec bitcoin et d'autres cryptomonnaies et qui veulent être accompagner par des experts".  Mais pour l’instant, les grandes entreprises, en tous cas françaises, n’aiment pas trop dire qu’elles s’aventurent sur ce terrain. Les crypto-actifs sont encore un peu sulfureux et la régulation des acteurs du système ne date que de 2019 suite à la loi PACTE, avec la création du statut de PSAN (prestataire de services sur actifs numériques).

Aux Etats-Unis en revanche, le mouvement est plus que lancé. Le fonds d’investissement Grayscale spécialisé en crypto actifs a désormais surpassé les 30 milliards de dollars d’actifs sous gestion. « Ces clients sont principalement des fonds de pension et des hedge funds et sans doute aussi des entreprises », estime Nicolas Louvet. Le gestionnaire d’actifs américain RBC capital markets a d’ailleurs conseillé cette semaine à Apple d’acheter 1 milliard de bitcoin pour lui-même et d’ouvrir son application de portefeuille  (la wallet App) à la transaction de crypto-monnaies. Il y voit une gigantesque opportunité de business de plus de 40 milliards de dollars par an.

Dirsrupter le paiement

Au-delà de son enjeu de diversification, Tesla affirme dans le document de la SEC qu’elle souhaite accepter le paiement de ses voitures en bitcoin « dans un avenir proche, sous réserve des lois applicables et initialement sur une base limitée, avec une liquidation ou pas à la réception.» Ce serait un moyen d’expérimenter en grandeur nature l’usage des crypto-actifs comme moyen de paiement. Il serait en tous cas le premier constructeur de voitures à le faire. Le projet convainc moins du fait de la volatilité du bitcoin. Pourquoi acheter une Tesla de 80 000 euros avec deux bitcoins s’ils valent 100 000 euros six mois plus tard ? La voiture se sera dépréciée dans le temps et son coût aura grimpé, mauvaise affaire pour le client. Un mouvement dans le sens inverse affecterait la marque. Et le prix réel des produits changerait tout le temps. Nicolas Louvet rapporte l'anecdote de la première transaction en bitcoins : elle concernait deux pizzas achetées à l’époque 10 000 bitcoins, ce qui ramène le prix de la pizza à 20 millions d’euros actuels. Pour lui, « le bitcoin reste un objet d’investissement et non de transaction». D’un autre côté, selon l’organisme de recherche Global Data, « si le bitcoin se répand plus largement sa volatilité pourrait diminuer.» Dans tous les cas, un échec de ce système de paiement de voiture par bitcoins signalerait aux marchés que les crypto monnaies n’ont aucun avenir en tant que mécanisme de paiement. Comme dans de nombreux domaine, Elon Musk expérimente.

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