L’Usine Nouvelle – Le fonds Quantonation II a bouclé son premier closing de 70 millions d’euros, sur un objectif de 200 millions d’euros à terme. Auprès de qui a été réalisé ce premier tour ?
Olivier Tonneau – Ce sont en grande partie des investisseurs de Quantonation I, notamment Bpifrance qui est revenu avec un ticket supérieur. Un assureur, qui avait déjà participé au premier fonds, a mis 10 millions d’euros sur la table. Les montants sont plus élevés que pour le premier fonds, ses participants étant plus institutionnels.
Nous avons réalisé la première étape avec en grande majorité des investisseurs historiques, reste maintenant à nous ouvrir à davantage de nouveaux. Nous travaillons à les embarquer. Nous sommes en discussion avec le Fonds européen d’investissement (FEI), un family office à Singapour, un industriel japonais… Nous espérons pouvoir annoncer un second closing avant l'été 2024.
La nature duale, civile et militaire, des applications du calcul quantique pose-t-elle des freins à l’arrivée d’investisseurs étrangers ?
Nous n’avons pas de frein réglementaire particulier, si ce n’est l’interdiction de faire venir des investisseurs chinois ou russes. Pour les Etats-Unis, Singapour ou le Japon, il n’y a aucun problème. A partir du moment où Bpifrance et le FEI sont parmi nos investisseurs principaux, nous avons dans tous les cas des contreparties, des quotas d’investissements à réaliser en France et en Europe.
Cela ne nous empêche pas d’ouvrir nos investissements vers l’international : nous avons réalisé notre premier deal dans la région Asie-Pacifique avec Diraq, en Australie, et nous avons identifié des cibles intéressantes en Asie. Nous avons aussi renforcé notre équipe avec un nouvel associé basé aux Etats-Unis – passé par la start-up américaine du quantique Rigetti et par Goldman Sachs.
Il y a de la place pour un fonds français aux Etats-Unis ?
La dynamique est différente aux Etats-Unis : quand il y avait beaucoup de créations de start-up en Europe, il y a eu là-bas une vague de sociétés moins nombreuses, mais qui ont levé des centaines de millions de dollars. Ensuite, assez peu de start-up ont éclos, car ces grosses entreprises ont aspiré les talents en sortie d'école et dans les laboratoires académiques. Mais il reste une opportunité. Les gros fonds américains ne vont pas investir quelques millions en amorçage, ils arrivent plus tard avec des tickets à plusieurs centaines de millions de dollars. Les tours d'amorçage sont en général réalisés par des business angels et nous permettent de nous positionner.
Nous allons nous structurer davantage là-bas. Jusqu’à présent, nous ne prenions pas plus de 10% du capital des sociétés américaines dans lesquelles nous investissions et nous ne prenions pas part à leur gouvernance, pour ne pas être soumis aux règles du Comité pour l'investissement étranger aux États-Unis (CFIUS). Nous avons lancé un process officiel auprès du CIFUS pour pouvoir mener la même politique d’investissement qu’en Europe, où nos participations sont supérieures et notre participation à la gouvernance systématique.
Quelle sera la ligne de conduite de Quantonation II ? Sera-t-elle différente du premier fonds ?
Nous avions à l'origine la volonté de lancer un fonds multi-stage capable de réaliser à la fois des tours d’amorçage et de scale-up. Pour respecter certaines contraintes émanant d'investisseurs institutionnels, nous avons dû choisir entre un fonds exclusivement dédié au réinvestissement dans le portefeuille de Quantonation I ou, au contraire au financement de nouvelles sociétés. Nous avons fait le choix de continuer à investir dans de nouvelles start-up.
Nous avons en parallèle créé un véhicule dédié qui a investi en complément de Quantonation I dans la levée de 100 millions d’euros de Pasqal début 2023 et ce véhicule a été souscrit en grande majorité par des investisseurs de Quantonation I. Avec 200 millions à investir, Quantonation II aura ainsi non seulement la capacité à investir en amorçage, mais aussi à accompagner les sociétés jusqu’en série B ou C.
Cette expérience vous a fait revoir votre approche ?
Nous en avons tiré une leçon : il est important que nous ayons la capacité d’accompagner les meilleures sociétés du portefeuille jusqu’en série B. Pour cela, Quantonation II sera divisé en deux : une enveloppe de 100 millions d’euros destinée à financer l’investissement dans 25 start-up comme l’a fait Quantonation I, et une seconde identique qui permettra d’accompagner la croissance des 4 ou 5 plus belles sociétés du portefeuille.
A cela s’ajoute un financement pour créer des venture studios. Le fonds précédent a contribué à faire naître un certain nombre d’entreprises en allant chercher les technos dans des laboratoires de recherche – c’est le cas de Pasqal, CryptoNext Security ou Qubit Pharmaceuticals. Cela demande un travail de veille pour les identifier, puis d’accompagnement, de négociation de la propriété intellectuelle - ou de renforcement de l’équipe de fondateurs si nécessaire. Ce travail peut prendre jusqu’à 12 à 18 mois. Pour pouvoir faire cela à une échelle industrielle, nous investissons dans des structures pour le faire à notre place.
Nous avons déjà lancé la création d’un studio adossé à l’écosystème de Sherbrooke au Canada avec le fonds local Quantacet. Idem en Italie, avec le fonds d’amorçage Scientifica. Des studios similaires sont en projet en Asie-Pacifique et en Australie. En France, nous avons répondu à un appel d’offres du Secrétariat général pour l’investissement (SGPI) avec Da Vinci Labs et iXcampus, l’incubateur d’Exail. L’objectif n’est pas d’être opérateur de ces studios, mais seulement actionnaire et de pouvoir ensuite investir dans les sociétés qui en sortiront.
Comment a évolué l’écosystème du quantique depuis Quantonation I ?
Quantonation I était très axé sur le hardware avec Pasqal, Quandela et Quobly en France, Nord Quantique au Canada ou encore Orca Computing au Royaume-Uni. Cela correspondait à un stade de l’industrie : il fallait créer les processeurs quantiques. Nous nous attendons à voir moins d’investissements dans les plateformes quantiques avec le nouveau fonds, car il y a moins de voies technologiques à explorer. En revanche, les machines devenant plus puissantes et plus fiables, nous nous attendons à effectuer davantage d’investissements dans l’algorithmique et le logiciel, dans les cas d’usages et l’utilisation des machines.
Il y a aussi un sujet sur les technologies habilitantes [qui permettent de fabriquer ou d’améliorer les calculateurs quantiques, NDLR] comme l’électronique de contrôle, les réfrigérateurs à dilution ou les lasers, qui peuvent encore gagner en puissance et en fiabilité. La technologie habilitante la plus importante reste la mémoire quantique, comme les systèmes développées par Welinq en France, MemQ et Qunnect aux Etats-Unis ou Orca Computing. Nous nous y intéressons de près.



