Sur un banc, au bord du plan d’eau de l’université d’Umeå, où se reflètent de petits bâtiments de briques et des arbres qui bourgeonnent à peine en cette fin de mois de mai, Sophie Tronnet se remémore avec émotion le 7 octobre 2020. « Quand la bonne nouvelle est tombée, tout à coup, on s’en fichait du Covid. On est allé acheter des bouteilles de champagne et on a fêté ça. On était au moins une cinquantaine. » L’attribution du prix Nobel de chimie à Emmanuelle Charpentier et à sa comparse américaine Jennifer Doudna, pour la découverte du Crispr-Cas9, ces fameux ciseaux génétiques, a mis en joie le centre Molecular infection medicine Sweden (Mims) de l’université d’Umeå.
C’est sur ce site, à 700 kilomètres au nord de Stockholm, où l’on étudie les interactions entre les virus, les bactéries, les parasites et leurs hôtes, que la nobélisée française a mené une bonne partie de ses recherches de 2008 à 2013. Elle y anime toujours des séminaires tout en dirigeant son propre département à l’institut Max Planck de Berlin, en Allemagne. « Qui pouvait imaginer qu’une université si jeune, perdue dans le Nord, réussirait des recherches de pointe menant à une telle découverte ? », s’anime Sophie Tronnet, spécialiste du microbiote, recrutée il y a quatre ans par l’Italienne Andréa Puhar. Elles font partie des 35 nationalités que compte ce centre de 110 personnes.
Guittet Pascal Créée en 1965, l’université d’Umeå accueille 30 000 étudiants venus du monde en entier.
À l’image du Mims, la Suède mise sur une ressource bien particulière pour maintenir son rang de champion européen de l’innovation et de la transition écologique : les étrangers. Ils s’appellent Dargie Deribew, Éthiopien titulaire d’une thèse réalisée à Bordeaux avec Arkema et aujourd’hui l’un des scientifiques de la jeune société Epishine, Omar, Pakistanais passé par le Cirad de Montpellier et devenu product manager dans la start-up Swegreen, ou encore Sarah Muniz Nardeli, biologiste brésilienne qui fait pousser des arabidopsis à l’université d’Umeå… Autant d’hommes et de femmes croisés sur notre chemin.
À la rentrée 2019-2020, les plus hautes institutions d’éducation supérieure suédoises, soit 48 universités et collèges, comptaient 23 800 inscriptions d’étrangers et 64 000 de Suédois. Lors de la crise des migrants de 2015 et 2016, le pays a ouvert ses portes à 160 000 demandeurs d’asile, davantage que l’Allemagne rapporté au nombre d’habitants. Ce qui n’est pas sans provoquer des problèmes d’intégration et une montée de l’extrême droite, les démocrates étant crédités de 18,7 % d’intention de vote.
Mais la Suède capte des profils à potentiel, européens ou non, avec des frais d’études modérés par rapport aux standards anglo-saxons et de multiples bourses. Les deux groupes professionnels ayant la part la plus élevée de personnes nées à l’étranger sont les employés de ménage et les salariés… en thèse !
Guittet Pascal Sarah Muniz Nardeli, post-doc brésilienne, dans sa serre d’arabidopsis génétiquement modifiés de l’université d’Umeå.
Équipements de R & D et labos partagés
Ici, les chercheurs sont attachés à un groupe, mais les labos et les équipements sont collectivisés. C’est plus économique et cela favorise les contacts. À Berkeley, c’était beaucoup plus individualiste.
— Alizée Malnoë, group leader de l’Umeå plant science centre (UPSC)
Comment la Suède parvient-elle à séduire tous ces chercheurs ? Sur une paillasse de l’université d’Umeå, au milieu de ses cultures de cellules, le Suisse Jonas Barandun explique qu’il a quitté la Rockefeller University de New York pour du temps, des moyens et une grande liberté : « Après une thèse et un, voire deux post-docs, les places sont chères dans le monde académique, livre-t-il. Ici, en tant que ”group leader”, j’ai l’opportunité de mener une recherche sur neuf ans en recrutant mon équipe. Je peux prendre des risques. »
Dans le bâtiment tout proche de l’Umeå plant science centre (UPSC), dédié à l’étude des plantes, se trouve une Française spécialiste de leur photoprotection, Alizée Malnoë. Elle avance un autre argument régulièrement cité par ses confrères, le partage. « Les chercheurs sont attachés à un groupe, mais les labos et les équipements sont collectivisés. C’est plus économique et cela favorise les contacts. À Berkeley, c’était beaucoup plus individualiste. »
Guittet Pascal Expériences. sur les paillasses du Mims, où nombre d’équipements ont été financés par la fondation Wallenberg.
La langue n’est plus une barrière. Ici, l’anglais résonne partout… Dans ce pays qui consacre 4,3 % de son PIB à la recherche – le plus haut niveau européen –, les financements du Conseil suédois de la recherche et des agences thématiques sont généreux et se doublent de l’apport des fondations suédoises privées, comme celles des Wallenberg, de Carl Trygger et de Kempe... « Cette diversité de financements est clé. Elle permet de donner sa chance à chacun et de s’affranchir de considération politique », témoigne Oliver Billker, le directeur allemand du centre Mims, au milieu de son insectarium hautement sécurisé, grouillant de moustiques porteurs de la malaria.
Guittet Pascal Oliver Billker dans son insectarium. Cet Allemand dirige le centre sur les infections moléculaires (Mims) de l’université d’Umeå.
Forts de ces fonds, les laboratoires abritent des équipements de pointe, comme cet appareil de cryo-microscopie électronique sur lequel travaille Jonas, voire uniques, comme la plate-forme de phénotypage d’arbres de l’UPSC. Tous ces chercheurs, à qui l’on ne promet pas d’emploi à vie, rejoindront ensuite des postes académiques ou irrigueront de jeunes entreprises innovantes suédoises. En Suède, ils sont propriétaires de leurs inventions.
Guittet Pascal La plate-forme de phénotypage de trembles de l’Umeå plant science centre.
Pour en trouver une illustration, il faut se rendre à Uppsala, à 70 kilomètres au nord de Stockholm. On y rencontre Mamoun Taher, arrivé de Syrie en 2010 grâce au programme Erasmus Mundus. Après une thèse à l’université de Luleå et un post-doctorat à Uppsala, il a fondé en 2017 Graphmatech pour industrialiser sa technologie d’intégration de graphène dans divers matériaux. Neuf des 13 salariés de sa start-up sont étrangers.
Guittet Pascal Chez Graphmatech, à Uppsala, le Français Guillaume Ratouit travaille sur une technologie d’incorporation de graphène dans des matériaux.
Dans le hall de production de Graphmatech, un spécialiste français des matériaux, Guillaume Ratouit, recruté chez Sabic, aux Pays-Bas, tamise une poudre noire encore tiède à la sortie du four. Il n’y a pour le moment que peu d’équipements. Au démarrage, la start-up s’est appuyée sur la plate-forme technique de l’université. Le continuum entre recherche fondamentale et recherche appliquée est favorisé par l’agence nationale d’innovation Vinnova, qui finance des projets collaboratifs entre universités, start-up et grandes entreprises.
Attrait du développement durable
Autre argument en faveur de la Suède : son modèle de développement. Dans le digital, le succès d’entreprises comme Spotify et celui de l’industrie du gaming – qui pèse désormais 2,3 milliards d’euros – n’est pas passé inaperçu. Dans l’industrie, c’est l’orientation résolue vers le développement durable qui attire. Selon Guillaume Lefevbre, le conseiller au commerce extérieur et responsable du Crédit agricole pour les pays nordiques, « c’est une question de valeurs, mais aussi de pragmatisme. Les industriels suédois ont compris qu’il y avait des marchés à prendre ».
Paolo Cerruti, le cofondateur de Northvolt, qui promet une industrie de la batterie électrique propre, ne s’en cache pas : « Le projet et la mission jouent un rôle clé. Les gens veulent venir car nous avons un projet commun sociétal. » Sur 1 600 collaborateurs, Northvolt compte près de 900 étrangers de 86 nationalités, les trois les plus représentées étant l’indienne, la britannique et l’allemande.
Guittet Pascal Dans l’usine pilote de Northvolt, à Västerås.
Le recrutement, c’est la grande affaire de Paolo Cerruti : « J’y consacre encore 20 % de mon temps. Je fais passer beaucoup d’entretiens, même sur des niveaux juniors. » Il débauche des spécialistes issus de pays comme la Corée, la Chine et le Japon, en quête de compétences liées à l’industrialisation.
À Dubai, j’ai eu une crise. Avec le réchauffement climatique, je me suis dit : “Qu’est-ce que tu peux faire d’utile ?” Et j’ai décidé de venir en Suède faire un master en agroécologie.
— Sepehr Mousavi, responsable de l’innovation de Swegreen
L’objectif d’une société économe en carbone et en ressources irrigue tous les secteurs. Dans l’ICA Maxi – le « Carrefour » local – de Linköping, à 200 kilomètres au sud-ouest de Stockholm, la deuxième serre hydroponique et monitorée à distance de la société Swegreen vient d’être installée. Les clients étonnés marquent la pause devant ces rangées de salades, de choux kale et de basilic qui poussent sous des LED et atterriront dans les rayons « à pied ».
Guittet Pascal Une serre de Swegreen à l’entrée d’un hypermarché de Linköping.
Derrière cette initiative : Sepehr Mousavi. « Je viens d’Iran, mais j’ai vécu aux États-Unis, en Suisse, à Singapour et à Dubai, et là j’ai eu une crise, confie cet ingénieur. Avec le réchauffement climatique, je me suis dit : “Qu’est-ce que tu peux faire d’utile ?” Et j’ai décidé de venir en Suède faire un master en agroécologie. » Avec Swegreen, doté d’un centre de R & D à Stockholm dans les sous-sols du quotidien Dagens Nyheter, il développe le concept de « farming as a service » dans les supermarchés suédois, avant d’attaquer la Norvège et l’Allemagne.
Guittet Pascal
Guittet Pascal Dans le centre de R & D de la start-up Swegreen, à Stockholm, qui développe un concept de « farming as a service ».
C’est sous une pluie battante et un ciel bas que nous atteignons Västerås, à une centaine de kilomètres à l’ouest de Stockholm, où fonctionne l’usine pilote de Northvolt. Si la météo rebute, l’environnement de travail séduit les étrangers. « Ce qu’il y a de suédois dans une société très internationale comme Northvolt, c’est une structure très plate », souligne Paolo Cerruti, attablé au milieu du vaste open space.
Ici comme dans toutes les entreprises suédoises, les collaborateurs règlent les problèmes autour d’un « fika », une pause-café accompagnée de petites brioches à la cannelle, où l’on socialise et qu’il est mal vu de sécher. Dans les grands groupes, les fikas sont même négociés par les syndicats.
Climat de bienveillance et de confiance
« En Allemagne, où j’ai travaillé, il faut appeler son chef “Doktor” et c’est très formel. Ici, on appelle son professeur ou son directeur par son prénom dès le premier jour », glisse Dargie Deribew, depuis l’espace café-réunion d’Epishine (fabricant de batteries sur film flexible) situé à l’entrée des bureaux. Sophie Tronnet, à Umeå, a elle aussi été frappé par la bienveillance qui marque les relations. « Personne ne vous dit jamais ”c’est nul”, mais plutôt “c’est bien, mais”. »
Elle n’assimile cependant pas la Suède à un paradis : « On ne choisit pas son médecin. Il faut être à l’article de la mort pour avoir un rendez-vous rapidement. Et il y a de gros problèmes de logement. Heureusement que l’université m’a attribué un appartement, car je n’arrivais pas à en louer dans le secteur privé. »
Guittet Pascal
Guittet Pascal Prototype et. production chez Epishine, qui développe des batteries sur films flexibles souples à Linköping.
Le climat de confiance se retrouve dans les relations de business, affirme Sakina Turab Ali, la cofondatrice de Skyqraft, un spécialiste de l’inspection d’infrastructures par des drones à apprentissage automatique, hébergé dans un hôtel de start-up de Stockholm. Elle confie « avoir eu une lettre d’intention de commande de la part de l’énergéticien E.on avant même d’avoir finalisé la technologie de la start-up ».
E.on est devenu le premier client de Skyqraft. La Suède favorise aussi la vie de famille. Sakina est enceinte et partagera avec son mari un an de congé parental, « avec plus de temps pour lui, car moi, je ne veux pas lâcher trop longtemps ma start-up ». À Umeå, le Français Stéphane Verger, chercheur à l’UPSC, attend son premier enfant et n’en revient toujours pas : il pourra bientôt s’en occuper pendant six mois en touchant 80 % de son salaire.
Guittet Pascal En Suède, les enfants sont rois et les papas impliqués.
De notre envoyée spéciale en Suède, Anne-Sophie Bellaiche, photos Pascal Guittet
Un pays tourné vers l’international
- 10,37 millions d'habitants
- 19,7 % de résidents nés à l’étranger
- Numéro deux mondial en global innovation sur 131 pays
- Numéro un européen des dépenses en R & D sur PIB
- Part des exportations dans le PIB 47 %
Sources : Statistics Sweden, Global innovation index, Banque mondiale, Eurostat
Les fondations Wallenberg
Si les milliardaires français comme François Pinault et Bernard Arnault misent sur l’art, les grandes fortunes suédoises se mobilisent, elles, pour la recherche et l’innovation. C’est le cas de la célèbre famille Wallenberg, qui a construit sa fortune à partir de 1856 avec une banque, la SEB, et est aujourd’hui actionnaire de long terme, via son holding et des fondations à but non lucratif, des principales entreprises du pays (ABB, AstraZeneca, Saab, Atlas Copco, Electrolux, Ericsson, SKF, SAS...).
Parmi les 16 institutions familiales, la principale, la Knut and Alice Wallenberg Foundation, se concentre depuis 1917 sur la recherche fondamentale médicale, scientifique et technologique. En 2020, les Wallenberg ont distribué 240 millions d’euros à de jeunes chercheurs, à des projets et à des équipements, notamment au supercalculateur d’IA le plus rapide du pays pour l’université de Linköping.
La famille applique au business comme au mécénat la phrase prononcée en 1946 par Marcus « dodde » Wallenberg pour la convaincre de lâcher les chemins de fer et de créer la compagnie aérienne SAS : « Passer de l’ancien au futur est la seule tradition qui mérite d’être entretenue. »



