Dans l’intelligence artificielle (IA) aussi, l’union fera la force. C’est le pari de Thales, qui a annoncé, jeudi 28 mars la création de cortAIx. L’entité regroupe toutes les capacités de l’entreprise en matière d’IA, soit quelque 600 ingénieurs et chercheurs dont une bonne part est présente en France. Le groupe de haute technologie cherche à accélérer dans un domaine de plus en plus stratégique, pour la défense comme le civil. Une stratégie qui passe par le développement d’une IA transparente, explicable et éthique. Le directeur général Patrice Caine répond aux questions de L'Usine Nouvelle.
L'Usine Nouvelle - Que va vous permettre la création de cortAix ?
Patrice Caine - L’objectif est d’accélérer en matière d’intelligence artificielle. Nous avons beaucoup avancé ces dernières années, mais nous pouvons faire bien plus encore. Nous avons décidé il y a quelques mois d'optimiser nos compétences en interne, et en particulier notre équipe d’experts. Nous avons souhaité mutualiser les équipes de recherche au sein de cortAIx Lab, baséà Saclay, et celles dédiées à l’IA des systèmes d’aide à la décision au sein de cortAIx Factory.
Il est important que les travaux soient menés au sein d’une même entité. Il y aura désormais un patron commun et une seule feuille de route. En rassemblant leséquipes, nous nous attendons à bénéficier d’effets de fertilisation croisée, même s’il est difficile de les quantifier. Ce qui restera décentralisé, ce sont nos activités liées à l’IA des senseurs, qui resteront au plus près de ceux qui réalisent les capteurs, comme à Elancourt, à Limours ou bien encore à Sophia-Antipolis pour les radars et les sonars. Ils seront encore plus connectés aux autres équipes.

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CortAix constitue-t-il également une volonté de rendre Thales plus visible à l’extérieur en matière d’intelligence artificielle ?
La communication, au sens noble du terme, a effectivement son importance. À la fois pour fédérer les énergies en interne, et pour être mieux identifié par le monde extérieur. Thales a déjà développé plus de 100 produits embarquant de l’IA, dont certains sont en cours de déploiement tels que le pod Talios au sein du standard F4 du Rafale de Dassault Aviation [pour analyser les images de reconnaissance et de ciblage en temps réel, NDLR]. Quand vous comparez le nombre d’experts IA chez Thales, soit environ 600 personnes, avec d’autres acteurs, souvent moins bien pourvus, nous n’avons pas à souffrir de la comparaison. Certaines start-up font beaucoup d'affichage et créent une sorte de réflexe de Pavlov chez les décideurs. Mais encore faut-il avoir la compétence capteurs, encore faut-il se préoccuper de cybersécurité. CortAix permet à Thales de remettre l’église au centre du village. Certains acteurs de l'IA sont à vendre [comme Preligens, ndlr], d'autres sont dans des logiques plus financières. Thales s’inscrit avec cortAix comme un acteur fiable et pérenne.
Pourriez-vous justement acquérir un acteur comme Preligens, mis en vente par ses actionnaires ?
Nous avons regardé mais notre groupe n’a pas besoin des métiers de Preligens. Thales a recensé ses compétences et compte sur une croissance organique, basé sur un vivier de 600 experts en IA et une centaine de doctorants.
Le groupe a développé une IA de confiance, non biaisée, compréhensible, responsable, qui s’appuie sur une expertise dans les données liées aux systèmes, mais aussi dans les données liées aux capteurs, et dans les différentes technologies de l’IA. Cette IA de confiance bénéficie par ailleurs de notre connaissance très fine des contraintes en termes d’embarquabilité, de fiabilité et de frugalité, liées à nos métiers. Elle doit enfin être cybersécurisée pour assurer une sécurité de bout en bout. Notre ambition est d’insérer de nouvelles capacités d’IA dans les programmes de défense actuels, pour les rendre encore plus performants. L’IA n’est pas un marché, c’est une technologie qui rend possible d’autres capacités. C’est le cas avec l’OTAN : nous expérimentons avec eux un logiciel d’aide à la décision opérationnelle à base d’IA.
Quelles applications vous semblent prometteuses ?
On peut citer le pod Talios, qui va aider le pilote à avoir de la reconnaissance de cibles d’intérêt de manière automatisée. On va également pouvoir implémenter dans nos radars Ground Master 200 un traitement par l’intelligence artificielle, permettant une amélioration de la reconnaissance des drones. L’IA va moderniser les capacités de ces équipements avec la même électronique. Cette technologie va permettre avant tout de réduire le taux de fausses alarmes. Aujourd’hui, ces radars sont submergés par un déluge de données qu’ils détectent. L’IA va permettre de trier l’information pertinente dont l’opérateur a besoin et celle dont il n’a pas besoin. La méthode classique consistait à employer des filtres de sensibilité. L’objectifdu radar est de voir autant de choses mais l’opérateur doit voir uniquement celles qui comptent. Ce n’est plus du filtrage, c’est de l’algorithme, qui sait notamment reconnaître les caractéristiques des trajectoires.
La guerre en Ukraine a-t-elle été un accélérateur de l’utilisation de l’IA sur le champ de bataille ?
L'utilisation de l'IA a commencé avant. Ce conflit n'a pas accéléré cette tendance. Il s'agit d'une concordance des temps plutôt qu'une corrélation.
Reste que, demain, l’armée la plus puissante sera celle qui saura le mieux gérer la donnée. Assistez-vous à une accélération de la demande de la part de vos clients ?
Ce qui est vrai, c’est que l’IA est passée d’une préoccupation à un besoin urgent. Et ceci est très récent. La création annoncée de l’Agence ministérielle pour l'IA de défense (Amiad) en est le reflet. Aujourd’hui, le ministère des Armées se structure en la matière.
Que va changer pour vous la création de cette agence ?
Nous allons pouvoir co-développer des projets, partager des problématiques. Un enjeu important est celui de la qualification de l’intelligence artificielle. Elle peut devenir clé, notamment lorsqu’elle est embarquée dans des objets qui volent, pouvant potentiellement générer des dommages en cas de chute. Nous avons remporté l’an dernier le challenge de la DGA et de l’Armée de Terre CoHoMa (Cohabitation Homme-Machine) sur le pilotage des essaims de drones aériens et de robots terrestres. Demain, l’Amiad pourrait réfléchir à la qualification de ce type d’essaims. Ce type d’écosystème, dont l’Amiad fait partie, constitue un avantage.
L’accès aux données sensibles est-il satisfaisant, les militaires ayant tendance à ne pas vouloir les partager avec les industriels ?
Pour développer un algorithme, il faut avoir accès à un certain nombre de données. Nous avons nos propres données industrielles, voire synthétiques que l’on peut générer, qui permettent d’atteindre un certain niveau d’entraînement. Les données de missions complètent les nôtres à bon escient. Avoir accès aux données pour faire tourner nos algorithmes, voire les améliorer, est un avantage. Mais nous espérons avec l’Amiad avoir accès à davantage de données, pour sortir de la haute couture que nous effectuons aujourd’hui à une ère d’industrialisation de l'IA. J’ai espoir que nous pourrons faire plus et plus vite.
Allez-vous pouvoir accéder au supercalculateur de la nouvelle agence ministérielle pour l’IA de défense ?
C’est prévu. Le ministère des Armées offrira une infrastructure pour faire tourner nos algorithmes avec leurs données.
Dans quelle mesure CortAix sera également tourné vers des usages civils ?
A brève échéance, l’optimisation des trajectoires sera l’un des principaux usages de l’IA dans l’aérien. La décarbonation du transport aérien est l’avenir, d’un point de vue sociétal mais aussi économique. L’IA permettra d’aligner ces deux problématiques. Quant à l’avion autonome, force est de constater que l’on en parle de moins en moins. L’enjeu n’est d’ailleurs pas de se passer de pilote mais de n’en avoir plus qu’un. Les grands industriels travaillent dans cette perspective, mais cela prendra encore un peu de temps.
L’IA de Thales est-elle totalement souveraine ?
L’algorithmie que nous développons est assurée par des ingénieurs de nationalité française, elle est souveraine. On ne peut pas franciser toutes les technologies du monde entier. On le fait dans des cas très spécifiques, comme avec le pod Talios. Il faut décorréler l’algorithmie, qui est souveraine, de ce sur quoi elle s’applique. Des processeurs du commerce n’ont pas besoin d’être optimisés.
Etes-vous intéressé par la reprise des activités big data et cybersécurité (BDS) d’Atos ?
Notre position n’a pas varié depuis des mois : nous ne sommes pas intéressés par la reprise des activités BDS d’Atos. Ce n’est pas une question de montant. Même si nous sommes utilisateurs de supercalculateurs, nous n‘avons pas besoin d’être à la tête d’une telle activité.
Propos recueillis par Emmanuel Duteil, Olivier James et Hassan Meddah



