L’intelligence artificielle permet de résoudre des énigmes vieilles de 2 000 ans. En avril, des chercheurs de l’université de Groningue (Pays-Bas) ont présenté leur travail sur les manuscrits de la mer Morte dans la revue scientifique PLOS ONE. Découverts dans des grottes en Cisjordanie, ces textes remontent entre le IVe siècle avant. J.-C. et le IIe siècle après J.-C. . Ils contiennent certaines des plus vieilles copies de la Bible hébraïque.
L’IA au service de la paléographie
Parmi les mystères qui entourent ces documents, il y a l’identité des scribes. Les parchemins ne comportent pas de signatures. Les paléographes doivent donc analyser le style d’écriture pour déterminer si une ou plusieurs personnes ont produit les manuscrits. Mais les observations humaines manquent de précision et peuvent diviser la communauté scientifique. Expert en théologie, le professeur Mladen Popovic a expérimenté une autre approche avec son collègue Lambert Schomaker, professeur en informatique et en intelligence artificielle. « Lambert Schomaker travaille depuis longtemps sur des techniques permettant aux ordinateurs de lire l'écriture manuscrite, souvent à partir de documents historiques. Il a également mené des études pour déterminer comment les caractéristiques biomécaniques, comme la façon dont une personne tient un stylo ou un stylet, peuvent affecter l'écriture manuscrite », décrit l’université de Groningue.
Un rouleau virtuel de sept mètres
L’équipe de chercheurs s’est penchée sur le grand rouleau d'Isaïe, un célèbre manuscrit qui se déroule sur plus de sept mètres. «L'écriture de ce rouleau semble presque uniforme, mais il a été avancé qu'il a été réalisé par deux scribes partageant un style d'écriture similaire», relève l’université de Groningue. Pour confirmer cette hypothèse, les scientifiques ont passé au crible une version numérique du document.
Première étape : entraîner un réseau de neurones artificiels à faire la différence entre l’encre et son support. «C'est important car les anciennes traces d'encre se rapportent directement au mouvement des muscles d'une personne et sont spécifiques à celle-ci», souligne Lambert Schomaker. À l’inverse d’un oeil humain, l’ordinateur a pu comparer d’énormes quantités de données, par exemple les quelque 5 000 «aleph» (la première lettre de l'alphabet hébreu) tracés sur les parchemins.
Des cartes de chaleur de caractères
L’analyse du texte a permis de constater deux styles différents qui ne sont pas répartis aléatoirement : au milieu du rouleau, un scribe semble succéder à un autre. Pour confirmer ce résultat, les chercheurs ont également produit des « cartes de chaleur » en superposant toutes les occurrences d’un unique caractère pour la première moitié du manuscrit et la seconde moitié (voir image ci-dessous). La comparaison des deux cartographies a aussi permis de remarquer des différences.
Maruf A. Dhali, University of Groningen (Crédits : Maruf A. Dhali / University de Groningue)
«Nous avons trouvé des preuves d'un style d'écriture très similaire partagé par les deux scribes du grand rouleau d'Isaïe, ce qui suggère une formation ou une origine commune», se réjouit le professeur Mladen Popovic. «Au lieu de fonder un jugement sur des preuves plus ou moins subjectives, nous pouvons, avec l'aide intelligente de l'ordinateur, démontrer que la séparation est statistiquement significative», conclut-il.




