L'Usine Nouvelle. -Dans quel contexte le poste de coordinateur national pour l’intelligence artificielle (IA) a-t-il été créé ?
Guillaume Avrin. - Il faitsuite à la remise du rapport de la Commission Villani qui a donné lieu à la définition d'une stratégie nationale pour l’IA (SNIA). La première phase, de 2018 à 2022, s’est concentrée sur la structuration de l’écosystème avec la création des instituts 3IA et la mise en place des infrastructures de recherche dont le super calculateur Jean Zay. Nous sommes aujourd’hui dans la phase 2 qui dispose d’un budget d’1,5 Md€ dans le cadre de France 2030.
Son objectif est la diffusion de l’IA dans l’économie. Elle est constituée de trois axes : la formation, le soutien à l’offre « deep tech » et le rapprochement entre l’offre et la demande en IA. La SNIA consacre 700 M€ à la formation, qui est articulée autour de deux volets. Le premier est dédié à la formation des futurs experts et spécialistes du développement des systèmes d’IA, en licence, master et doctorat. Le second porte sur la formation initiale et continue des « IA+X », c’est-à-dire de personnes qui disposeront d’une double compétence, en IA et dans un autre domaine (médecine, pharmacie, droit, agroalimentaire, etc.). Concernant le soutien à l’offre « deep tech », la SNIA se concentre pour le moment sur trois axes prioritaires : l’IA embarquée, l’IA frugale et l’IA de confiance. Pour l'IA de confiance, il s’agit d’instaurer un cadre favorisant le rapprochement entre l’offre et la demande en IA, notamment via la mise en place d’outils nécessaires à la mise sur le marché d’IA de confiance et la mobilisation de l’ensemble des intermédiaires (les assureurs, les banquiers, les consultants, les organismes notifiés, les autorités notifiantes, les centres d’essais, etc.). Nous sommes également en train de réfléchir à un quatrième volet dédié aux grands modèles d’apprentissage.
Pourquoi recentrer la stratégie IA sur les grands modèles d’apprentissage au détriment de l’IA de confiance, de l’IA embarquée et de l’IA frugale? N'est-ce pas céder à un effet de mode ?
Il ne s’agit pas de remplacer l’un par l’autre. Nous disposons de marge de manœuvre au sein de la SNIA pour saisir les opportunités quand elles se présentent, sans remettre en question les budgets déjà engagés sur d’autres sujets stratégiques. Au-delà de l’effet de mode, les grands modèles d’apprentissage offrent au grand public l’opportunité d’expérimenter l’intelligence artificielle. Avec chatGPT, l’IA s’est invitée dans tous les foyers et toutes les conversations, y compris chez les personnes les plus éloignées du numérique, et ce phénomène incite aussi les industriels à accélérer leurs programmes d’intégration de l’IA.
En tant qu’Européens, notre avantage compétitif par rapport aux autres acteurs internationaux est davantage sur le B to B que sur le B to C, c’est pourquoi nous avons intérêt à maintenir notre positionnement sur ces trois priorités que sont l’IA frugale, l’IA embarquée et l’IA de confiance. Mais nous pouvons aussi imaginer que l’Europe se démarque des Gafam et des BATX chinois en développant des modèles d’apprentissage frugaux et de confiance, entrainés sur des modèles géants mais adaptés ensuite à des applications moins énergivores et plus respectueuses de la vie privée.
Seulement 18% des entreprises françaises ont déployé massivement l'IA, contre 28% des entreprises mondiales selon le BCG. Quels facteurs expliquent ce retard et que faire pour y remédier ?
Nous partageons cette analyse et c’est pour cela que nous avons fait de la formation l’objectif principal de notre phase 2. Aujourd’hui la filière de production des systèmes d’intelligence artificielle est bien développée mais encore insuffisamment intégrée. C’est là que la formation doit intervenir, en massifiant le nombre de personnes qui disposent de talents en intelligence artificielle. Il est nécessaire de rapprocher l’offre et la demande et d’évaluer les technologies pour voir lesquelles sont les plus performantes en fonction des cas d’usage. Cela passe par le fait de "dé-risquer" l’intégration des systèmes d’intelligence artificielle et par un travail sur la confiance, notamment dans le domaine de la santé.
L’intelligence artificielle est à la fois inévitable et positive puisqu’elle a le potentiel de nous libérer des tâches administratives les plus pénibles et fastidieuses, tout en participant à notre compétitivité en automatisant les processus de production qui sont soumis à la concurrence étrangère pour réduire les coûts. On ne peut toutefois ignorer les aspects anxiogènes et les inévitables questions économiques et sociales que pose son développement, notamment en termes de redistribution des richesses et des bénéfices générés par cette automatisation.



