Objet de recherche depuis plus de cinquante ans, la fusion nucléaire porte en elle la promesse d’une production d’énergie illimitée, décarbonée et sûre. Chimère pour les uns, Graal pour les autres, elle connaît un engouement mondial. Mardi 5 septembre, l’Allemagne a présenté un nouveau plan de soutien pour développer cette technologie.
L’occasion pour L’Usine Nouvelle d’interroger Teva Meyer, maître de conférences en géopolitique et géographie à l’université de Haute-Alsace et chercheur associé à l‘Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Ce spécialiste en géopolitique du nucléaire revient ainsi sur les forces en présence dans cette aventure scientifique et rappelle que la technologie, encore très loin du démonstrateur industriel, fait avant tout l’objet d’une compétition diplomatique.
L’Usine Nouvelle. - L’Allemagne vient d’annoncer un nouveau programme de soutien à la fusion nucléaire, de 370 millions d'euros sur 5 ans. Cette annonce est-elle une surprise ?
Université de Haute-Alsace Teva Meyer. - Pas tellement. On a pris pour habitude de dire que l’Allemagne est sortie du nucléaire mais c’est un abus de langage. L’Allemagne a fermé ses centrales mais elle reste un pays pivot du nucléaire. Sur la fission, elle continue à enrichir de l’uranium et dispose d’usines de production de combustible. Ce qui en fait un acteur industriel incontournable. Même chose en recherche. Tous les laboratoires publics allemands travaillent sur le nucléaire. Sur la fusion, son institut Max Planck est un acteur fondamental de la recherche européenne.
L’Allemagne compte aussi deux start-up dans le domaine. Contre une en France – Renaissance fusion – et 26 aux Etats-Unis. Que disent ces chiffres de la place de chaque pays?
La question des start-up est un effet de manche. Aucune d'entre elles n’a les moyens financiers ni les capacités techniques pour de se doter d’un laboratoire assez outillé pour répondre aux défis de la fusion. Produire de l’énergie à partir de cette réaction est encore à un stade extrêmement théorique. Avec son nouveau programme, l’Allemagne a d’ailleurs précisé vouloir créer un écosystème de la fusion. Cela rappelle l’importance des acteurs publics dans ce domaine de recherche. La fusion nucléaire se joue surtout dans les grandes installations publiques, que sont Iter en Europe, la NIF aux Etats-Unis et Jet en Angleterre.
On observe pourtant une effervescence de start-up dans le domaine, dont certaines ont levé plus d’un milliard de dollars. Aucun de ces acteurs privés n’a d’importance?
Cette «startupisation» du nucléaire se retrouve aussi dans la fission, avec par exemple la récente création d’Hexana sortie du CEA, et tient surtout d’un effet de mode selon moi. Concernant la fusion, il n’existe pas pour l’instant de démonstrateur industriel complet. Et on en est encore très loin. Pour rappel, ce n’est qu’en 2021 que Jet a annoncé pour la première avoir réussi à produire de l’énergie dans un plasma. Et seulement l’année dernière que le seuil du breakeven, qui signifie que la réaction de fusion a produit plus d’énergie qu’elle n’en a consommé, a été pour la première fois franchi par la NIF américaine. Que la technologie soit celle du confinement magnétique avec le tokamak ou celle du laser, on voit bien que le saut technique qu’il reste à franchir est immense et hors de portée d’une start-up.
Ce saut demande des investissements colossaux. En ajoutant les subventions aux laboratoires publics, l’effort allemand atteint un milliard d’euros. Est-ce un montant significatif ?
C’est relativement faible par rapport aux milliards à investir. Pour comparaison, ce n’est même pas le montant nécessaire aujourd’hui à la création d’un réacteur. Iter [dont le budget a déjà triplé pour atteindre 20 milliards d’euros, ndlr], la NIF et Jet représentent des volumes financiers bien plus importants. Le montant de l’investissement allemand sert plutôt d’effet d’annonce pour faire comprendre l’intérêt du pays pour cette techno et cette filière.
Les besoins d’investissement dans la fusion rendent-ils la coopération internationale incontournable ou un pays peut-il réussir seul ce pari ?
Il faut savoir que dès le début de son développement, la fusion nucléaire a été pensée comme un outil de coopération internationale. C’est vrai sur le plan scientifique. Iter est un projet international auquel participent des chercheurs du monde entier. Même chose pour Jet : ce laboratoire accueille des scientifiques européens et il fonctionne en synergie avec Iter. C’est aussi vrai sur le plan politique. A son lancement, le projet Iter a été imaginé comme un outil de diplomatie. Et il a continué de l’être. Les Etats-Unis, par exemple, sont entrés et sortis du programme plusieurs fois. Cela étant dit, il ne faut pas se voiler la face. Aujourd’hui les Etats-Unis sont positionnés sur les deux technologies, le tokamak avec Iter et le laser avec la NIF, et sont les plus avancés en matière de laser. Cette technologie est la mieux maîtrisée et a montré davantage de réussite qu’Iter pour l’instant. On peut donc imaginer que les Etats-Unis continuent seuls dans cette voie.
La France, elle, a tout misé sur Iter. Est-ce la bonne stratégie ?
La France est le pays qui a gagné la lutte pour héberger Iter. Cela explique pourquoi elle n’a pas lancé d’autres projets sur la fusion. On peut comprendre que ce choix inquiète. Car la nature coopérative d’Iter ralentit sa progression. Le fait qu’on ait distribué des bouts du projet à différents pays engendre des retards et des malfaçons – tout en permettant de répartir le poids économique du programme. Mais cette stratégie est aussi avantageuse. Iter a permis de créer une dynamique en France et d’y développer des compétences. La France n’a pas besoin de créer de petits tokamaks ou d’avoir des start-up sur la fusion, car ses scientifiques planchent déjà sur Iter. Elle n’a pas besoin d’avoir une stratégie propre ou indépendante.
Mais cela signifie qu'elle s’est fermé la voie du laser…
Oui clairement elle l’a fermée. Même si le laser Mégajoule, que le CEA construit à Barp (Gironde) avec l’objectif premier d’appuyer la dissuasion militaire, pourra profiter à la recherche en énergie. Mais on est sur des temporalités très importantes. Aucune technologie, que ce soit le tokamak ou le laser, ne fonctionnera de manière industrielle avant une cinquantaine d’années. D’ici là, on pourra toujours racheter des briques technologiques pour se relancer dans le laser si besoin.
En quelques années, les annonces autour de la fusion se sont multipliées. Est-ce le signe que la course s’intensifie ?
Dans ces annonces, il est important de bien distinguer ce qui relève de la diplomatie. Regardez qui a fait l’annonce quand la NIF a réussi à franchir le seuil du breakeven. Ce n’est pas l’institution scientifique qui gère cet instrument, mais la Maison blanche ! Les Etats utilisent toujours la fusion nucléaire comme outil diplomatique. Chacun veut démontrer la primauté de son modèle. Pour des raisons d’influence avant tout. Nous sommes tellement loin de la production industrielle qu’aujourd’hui, la compétition est bien plus diplomatique qu’industrielle.
Qu’en est-il de la Russie et de la Chine ?
Officiellement, la Russie intervient toujours dans Iter. La guerre n’a rien changé là-dessus. Mais par chance, depuis la réception en février 2023 d’un aimant fabriqué à Saint-Pétersbourg, aucune livraison de matériaux par Moscou n’est attendue. Concernant la Chine, le pays évoque bien la fusion dans sa stratégie nucléaire à 100 ans. Elle affirme vouloir développer des parcs de réacteurs à fusion à cette échéance. Mais sans donner davantage de détails. Nous savons donc que le pays mène des recherches sur le sujet, mais aucun de ses laboratoires n’est aujourd’hui au niveau de ceux américains ou européens.



