L'Usine Nouvelle - Un sujet clé pour les technologies quantiques est celui de leur industrialisation, du passage de la recherche vers l’industrie. Qu’en est-il en France ?
Alain Aspect - Quand j’étais jeune, le discours dominant était que si on fait de la recherche fondamentale, il ne faut pas se salir les mains dans les applications. Puis, il y a eu une bascule. Je la situe au moment où Laurent Fabius, alors ministre, a expliqué que sans application, il n’y avait pas d’impôt pour payer la recherche fondamentale. À partir de là, j’ai expliqué à mes étudiants que s’ils avaient une bonne idée d’application, c’était bien d’y aller. Résultat : quand ils ont décidé de lancer des start-up dix ou vingt ans plus tard, ils m’ont proposé de les accompagner.
Vous avez été impliqué dans la création de Pasqal, le champion français du quantique. Comment cela s’est-il fait ?
Pasqal a été créé par Antoine Browaeys, l’un de mes anciens thésards, et par Georges-Olivier Reymond, qui était le thésard de mon ancien étudiant Philippe Grangier, donc mon petit-fils scientifique. J’ai trouvé leur projet extraordinaire. S’en est suivi un processus extrêmement vertueux, où l’Institut d’optique a accepté de mettre quelques dizaines de mètres carrés de laboratoire à leur disposition. Résultat, il y avait une communication constante entre le labo de recherche fondamentale, celui d’Antoine Browaeys et celui où se développait Pasqal. Ces échanges ont permis d’aller très vite. Je crois que c’est le modèle de Stanford et de Harvard. Il est heureux qu’on le reproduise en France.
Comment se positionne la France par rapport aux États-Unis et à la Chine dans la course au quantique ?
Dans la recherche fondamentale, la France est dans la course, pas en avance, mais pas particulièrement en retard. Dans le domaine des start-up, nous sommes tout à fait dans le coup. L’écosystème français favorise leur émergence. La difficulté est ensuite de passer à l’échelle intermédiaire, mais c’est un problème général. Et nous sommes sans doute moins bien armés qu’aux États-Unis.
Malgré cette rivalité, il reste impératif de maintenir une collaboration internationale dans la recherche...
Au niveau fondamental, c’est évident. Parce que tous les problèmes ne sont pas résolus et qu’ils sont extrêmement difficiles. S’il n’y a pas échange permanent, comme c’est le cas en recherche fondamentale, entre les meilleurs laboratoires du monde, nous ne parviendrons peut-être jamais à les résoudre. Naturellement, il faut faire attention au niveau de la propriété industrielle, mais pas au niveau de la frontière avancée de la connaissance.
Quand verrons-nous les premiers usages concrets de l’informatique quantique ?
Rappelons que d’autres technologies quantiques fonctionnent : la cryptographie, la téléportation quantique, la métrologie... Pour ce qui est des ordinateurs, il faut distinguer deux choses. Le calculateur quantique universel, pour lequel il faut au moins 100 qubits parfaits et dont le coût est extraordinaire : il faut 1 000 qubits physiques excellents – les meilleurs qui existent – pour faire 1 qubit parfait. Il en faudrait donc au moins 100 000, mais on ne sait pas quand on y arrivera. En revanche, il y a les simulateurs quantiques, comme celui de Pasqal, qui portent un grand espoir, celui du Nisq [ordinateur quantique imparfait de taille intermédiaire, ndlr]. Un certain nombre de problèmes d’optimisation difficiles vont pouvoir être résolus. J’espère voir des usages du simulateur quantique dans ma vie active, mais l’ordinateur quantique universel, j’en doute.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3720-3721 - Juillet/août 2023



