L’esprit maker dans toute sa puissance. Alors qu’une union sacrée Air Liquide-Scheider Electric-Valeo-PSA a été mise sur pied dans l’urgence par le gouvernement pour répondre aux besoins de respirateurs artificiels, un élan parallèle rassemblant start-up, grands groupes, individus, universités et hôpitaux s’est constitué dans le même but. Cette alliance inédite, nommée Makers for Life, a rassemblé plus d’une centaine de personnes pour concevoir, en quatre semaines, un respirateur adapté à la prise en charge de patients atteints de formes graves du covid-19. Il a été nommé MakAir.
Le dispositif, dont les plans et le logiciel sont accessibles en open source, attend l’aval de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) pour être utilisé dans le cadre d'un essai clinique. Déjà produit à 50 exemplaires, il est prêt à être fabriqué en grandes quantités par les industriels partenaires du projet : le groupe Seb et Renault. Les fournitures nécessaires pour réaliser les 500 premiers exemplaires, dont le coût est estimé entre 3 et 7 millions d'euros, seront cofinancés par les régions Pays de la Loire et Auvergne-Rhône-Alpes. Cette dernière, qui porte le statut de fabricant du respirateur expérimental, se chargera aussi de porter le projet auprès de l'ANSM.
Un respirateur pour 800 euros
Pour l’entrepreneur Quentin Adam, qui a lancé l’initiative avec le professeur Pierre-Antoine Gouraud, les nuits ont été courtes ces dernières semaines. "Nous avons vécu toutes les étapes d’une création d’entreprise en quelques semaines, relate-t-il. Nous avons commencé à cinq, nous sommes maintenant plus de 120 avec une chaine de montage." Le produit de cette collaboration : un respirateur artificiel limité au strict nécessaire pour traiter exclusivement les patients covid-19. Et facilement industrialisable.
"Nous avons pris l’essentiel d’un respirateur en plaçant le logiciel au cœur du design, développe Erik Huneker, CEO de la start-up spécialiste des dispositifs médicaux connectés Diabeloop. Grâce à ce software intelligent, nous n’avons pas besoin de composants ultra-complexes : notre respirateur n’est pas très ergonomique – il pourrait peser six kilos au lieu de treize – mais il a coûté 800 euros de pièces." Selon les dires de l’entrepreneur, qui a rejoint le projet en tant qu’expert de la certification, les retours des personnels médicaux l’ayant eu en main seraient élogieux : "Sur certains aspects, notre produit est plus efficace que des respirateurs traditionnels", argue-t-il.
2 000 cartes de STMicroelectronics ; 1 000 moteurs de Parrot
Au cœur de cette aventure, une histoire de réseau et de personnes. Ce sont d’abord les conseils de médecins en réanimation, l’arrivée d’ingénieurs, de développeurs, d’experts de la certification… Puis d’entreprises et d’instituts publics : STMicroelectronics leur fournit 2 000 cartes électroniques ; une PME prête son unique appareil de test, d’une valeur de 50 000 euros ; le fabricant de drones Parrot livre 1 000 moteurs ; l’université de Nantes (Loire-Atlantique), pourtant fermée, leur livre du matériel ; le CEA met à disposition l’imprimante 3D de son centre d’open innovation Y.SPOT de Grenoble (Isère), et en commande une seconde en urgence, pour 300 000 euros. Tout cela gratuitement.
"Des start-uppers qui collaborent avec des universités, des grands groupes, des PME... c’est une collaboration inédite, se félicite Quentin Adam. Tout cela prouve que l’industrie française existe bel et bien et qu’il est possible de travailler tous ensemble en dépassant les frontières entre l’industrie, le public, les start-up..."
Convaincre les autorités de certifier le produit
Une chaine de production pilote est mise en place et des tests précliniques sont lancés dans la foulée, menés notamment avec le soutien du CHU et de l’université de Nantes. Rapidement, un rapport de biocompatibilité, agrémenté d’un dossier de plus de 500 pages et de tests indépendants menés par des médecins, est envoyé à l’ANSM. "L’envoi d’un dossier de certification prend habituellement plusieurs mois", estime Erik Huneker. En attendant une validation des autorités, tout se prépare pour lancer la production à grande échelle : des pièces sont commandées par le CEA pour fabriquer 5 000 dispositifs, tandis que le groupe Seb et Renault se tiennent prêts à lancer la production.
Pour le collectif, hors de question de transiger. "L’enjeu n’est pas de faire un prototype fonctionnel mais de convaincre les autorités que c’est un vrai dispositif, avance Quentin Adam. Nous ne voulons surtout pas demander aux soignants de prendre un risque en utilisant un produit non-certifié." L’entrepreneur veut éviter une "situation Raoult, où les gens débattent d’utiliser un traitement ou non". En validant le lancement du test clinique du respirateur de Makers for Life – et donc son utilisation sur des patients – l’ANSM garantirait que son usage ne mette pas en péril la santé des malades. Et permette de sauver des vies, en évitant les polémiques.



